Promenades de troisième vague. 15. Retour à la Butte-aux-Cailles

13 avril 2021

« Entre la barrière d’Italie et celle de la Santé, sur le boulevard intérieur qui mène au Jardin des plantes, il existe une perspective digne de ravir l’artiste où le voyageur le plus blasé sur les jouissances de la vue. Si vous atteignez une légère éminence à partir de laquelle le boulevard, ombragé par de grands arbres touffus, tourne avec la grâce d’une allée forestière verte et silencieuse, vous voyez devant vous, à vos pieds, une vallée profonde, peuplée de fabriques à demi villageoises, clairsemée de verdure, arrosée par les eaux brunes de la Bièvre ou des Gobelins. Sur le versant opposé, quelques milliers de toits, pressés comme les têtes d’une foule, recèlent les misères du faubourg Saint-Marceau. La magnifique coupole du Panthéon, le dôme terne et mélancolique du Val-de-Grâce dominent orgueilleusement toute une ville en amphithéâtre dont les gradins sont bizarrement dessinés par des rues tortueuses. »

Les spécialistes de Balzac sont divisés sur l’endroit du XIIIème arrondissement qu’évoque Balzac d’où l’on peut voir le Panthéon, le Val-de-Grâce mais aussi les pentes du Père-Lachaise. Les éditeurs de La femme de trente ans dans la collection de La Pléiade vous indiquent que l’endroit exact se trouve du côté pair du Boulevard Auguste-Blanqui entre les rues Edmond-Gondinet et Paul-Gervais. Je suis peut-être mauvais observateur, mais, tout ce que j’ai vu à cet endroit est le pont du métro aérien. Du reste, Blanqui ne mène pas aux Jardins des Plantes mais à la révolution.

Boulevard Auguste-Blanqui (Photographie André Lange-Médart)

Jeannine Guichardet, dans son Balzac, « archéologie de Paris« , parle à peu près du même lieu (le métro Corvisart), mais évoque aussi les Gobelins. Du Boulevard des Gobelins, on a bien une vision inattendue du Panthéon, mais où est le Val-de-Grâce ?

Le Panthéon vu de l’Avenue des Gobelins (Photographie André Lange-Médart)

Dans son Guide Balzac, Philippe Bruneau est plus réaliste et reconnaît qu’aujourd’hui, même si l’on avançait par la rue Edmond-Gondinet jusqu’au square René-Le Gall, la construction de hauts immeubles empêcherait de contempler la « perspective digne de ravir l’artiste où le voyageur le plus blasé sur les jouissances de la vue ». Voilà bien qui confirme ce que j’écrivais il y a dix ans dans ma chronique interrompue Les carnets de l’Ange aveugle – Le Paris de Balzac n’existe pas.

Je quitte l’Avenue des Gobelins et pénètre dans la petite Rue des Gobelins. La Bièvre y voulait jadis et on la voit encore dans les photos d’Atget.

Ruelle des Gobelins (Photographie Eugène Atget)

Peut-être est-ce l’infériorité de la photographie par rapport à la littérature : le Paris d’Atget existe, ou du moins il existe encore un peu. Dans cette Rue des Gobelins, la Bièvre ne coule plus, mais je puis encore voir, caché, derrière une barrière noire, la tourelle d’angle de la Maison de la Reine Blanche. On ne sait trop de quelle reine il s’agit : Blanche de Castille, la mère de Saint-Louis, Blanche de France, la fille de celui-ci, Blanche d’Evreux, la veuve de Philippe VI de Valois. Allez savoir. D’après Hillairet, il s’agirait en fait de l’hôtel de Blanche de Bourgogne, femme de Charles IV, une des héroïnes de la Tour de Nesles. Cet hôtel fut détruit en 1404, suite à l’incendie du Bal des Ardents. A l’occasion d’un charivari, le duc d’Orléans mis le feu au costume de sauvage, une tunique enduite de poix et recouverte de plumes et d’étoupe qu’avait endossé son frère, le roi Charles VI. L’incendie se communiqua et quatre gentilhommes furent brulés vifs dans ce bal tragique. Ce que l’on peut voir aujourd’hui comme « Maison de la Reine Blanche » est en fait une demeure reconstruite à la fin du XVe siècle qui appartint successivement à la famille Gobelins et à la famille Canayes, deux grandes familles de marchands teinturiers en écarlate.

La maison de la Reine Blanche, rue des Gobelins (Photographie André Lange-Médart)

De la rue des Gobelins, je me mets en route vers la Butte aux Cailles. Je longe un instant le Boulevard Arago, « ombragé par de grands arbres touffus », En chemin, alors que que j’écoute, en remontant la Rue des Cordellières, Anne du Cros chantant April in Paris, je découvre le charme des cerisiers en fleurs du Square René-Le Gall.

I never knew the charm of spring
I never met it face to face
I never knew my heart could sing
I never missed a warm embrace

Till April in Paris, chestnuts in blossom
Holiday tables under the trees


April in Paris, this is a feeling
That no one can ever repriseI never knew the charm of spring
I never met it face to face
I never knew my heart could sing
I never missed a warm embrace
Till April in Paris
Whom can I run to
What have you done to my heart

Ce square est un délice. Une indienne y donne une leçon de danse, plus loin c’est un grand gars noir entraîne sa copine. Un planneur atterrit doucement à mes pieds et j’arrive à capter la taloche qu’un gamin donne à son frère, trop empressé de venir voir la photo que j’ai tirée de lui.

Square René-Le Gall (Photographie André Lange-Médart)
Square René-Le Gall (Photographie André Lange-Médart)
Square René-Le Gall (Photographie André Lange-Médart)

Mina me rejoint. C’est-elle qui me fait remarquer, au sol, Rue de Croulebarbe, la plaque indiquant le cours caché de la Bièvre. Peut-être le narrateur de La femme de trente ans, la Reine Blanche et Jean Gobelin se promènent-ils là-dessous.

La Bièvre (Photographie André Lange-Médart)

Après avoir traversé le Blanqui et monté en soufflant la rue Le Dantec, nous voici enfin à la Butte-aux-Cailles. Ma thèse c’est que la Butte-aux-Cailles est bien cette « légère éminence » qu’évoquait Balzac. La femme de trente ans est publiée en 1842 et le butte ne commence à être peuplée que dans les années 1850 par des chiffonniers venus de la Cité Doré. Hillairet nous indique que c’est ici que se termina le 21 octobre 1783 le premier voyage en montgolfière de Pilâtre de Roziers et que le 3 juillet 1815 on mit en batterie deux obusiers et seize pièces d canon pour défendre Paris. Mais, comme pour Hillairet la Commune de Paris n’existe pas, il me faut les Circuits de Josef Ulla pour savoir que c’est ici que 4 à 5000 Fédérés résistèrent à coup de canon jusqu’au 25 mai. Il y a d’ailleurs ici une Place de la Commune de Paris qui ne figure pas dans le Dictionnaire des Rues de Paris. Il faut dire, pour ne pas accabler Hillairet, que ce nom ne date que d’un décret municipal du 12 octobre 1999.

A la Butte-aux-Cailles (Photographie André Lange-Médart).

La Butte-aux-Cailles est le haut-lieu de street art parisien. J’y avais déjà consacré un article en août 2015. L’esprit n’a pas changé, mais les bars et restaurants fermés attristent les lieux. Impossible de prendre un bière à la Société coopérative ouvrière de production, où nous déjeunâmes alors. Certaines façades ont été rafraîchies, de rares oeuvres d’il y a cinq ans sont toujours là, mais la quasi totalité de l’exposition à ciel ouvert a été renouvelée. J’aimerais connaître le nom des artistes. Jeff Aérosol et Miss Tic sont toujours là, mais qui sont les autres ? Plutôt que de continuer à bavarder, je vous propose de la découvrir dans l’album de photos qui se trouve ici.

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