Trois souvenirs sur Michel Rocard

Photo : REUTERS/Philippe Wojazer
Photo : REUTERS/Philippe Wojazer

Michel Rocard était un de ces hommes politiques par rapport auxquels il fallait se situer. Il pensait et donnait à penser. D’autres feront mieux que moi son portrait et le bilan de son apport à la théorie du socialisme. Ici, simplement, trois petits souvenirs, espacés dans le temps, de mes rencontres avec lui, dont une seule est réelle.

Le premier souvenir remonte à 1974. Une année difficile, où je décroche : la grammaire du français médiéval, la linguistique historique, la phonétique ne m’intéressent guère. La guerre du Vietnam, les exécutions au garrot de militants anti-franquiste, le coup d’Etat de Pinochet donnent une dimension tragique à l’actualité. La lecture de Qu’est-ce que la littérature ? de Sartre me détourne de mes études de lettres et me renvoie à l’obligation de regarder le monde contemporain, de m’y engager. Mais je ne vois pratiquement personne, et je lis énormément, notamment pour essayer de m’y retrouver dans les courants idéologiques du socialisme. Les débats sur la restructuration de l’Etat belge ne m’intéressent guère et le parti socialiste local, gestionnaire et un rien clientèliste, n’a pas beaucoup d’attraîts. Dans les couloirs de la fac, les groupuscules gauchistes proposent leurs bréviaires, les enguelades entre communistes et radicaux chiliens sont homériques. Avant de m’attaquer aux différentes interprétations du marxisme, qui vont me retenir pendant quelques années, je me souviens qu’un des premiers bouquins lu fut L’autogestion à l’épreuve. Le modèle yougoslave de Milojko Drulović, préfacé par Michel Rocard. Le souvenir est étonnament précis : l’ouvrage était sur un présentoir de la bibliothèque communale de Kinkempois, mon quartier liégeois d’entre-deux, plus la ville et pas encore la banlieue industrielle. Je fréquentais encore cette bibliothèque un peu grise, mais qui fut un de mes premiers espaces de découverte du monde. C’est là notamment que j’avais trouvé La Nuit, d’Elie Wiesel, auquel je pense aussi aujourd’hui. C’est probablement les mots « modèle yougoslave«  qui avaient attiré mon attention, plus que le nom de Rocard, qui commençait à peine à me devenir familier. Avec mes parents, nous avions passé les vacances de l’été 69 en Yougoslavie et je n’avais pas gardé un souvenir ébloui de la richesse du pays. Pourtant, dans sa préface, Rocard vantait les réussites économiques du socialisme autogestionnaire et le caractère utopique du modèle me plaisait bien, malgré l’expérience de magasins assez peu fournis, à Split, Sarajevo ou Banja Luka. Je n’avais aucune formation économique, beaucoup de considérations du livre m’étaient incompréhensibles, mais je fus sans doute sensible au côté prométhéen du projet autogestionnaire et cette lecture là reste importante, car elle m’a, je crois, vacciné contre les propositions de marxisme autoritaire qui circulaient encore à l’époque. J’ai suivi avec enthousiasme et espoir les législatives de 1978, où le PS, conduit par Rocard, échoua de peu à prendre le pouvoir. Par rapport à ce moment d’espoir, la victoire de Mitterand aux présidentielles de mai 1981 me parut être une victoire à froid, victoire brillante de la politique politicienne dont l’homme à la rose était le mage littéraire, séducteur et digne. Rocard, lui-même, avait abandonné le terme d’autogestion, « au destin malheureux », pour lui préférer celui moins sulfureux, d’autonomie.

Deuxième souvenir. Près de vingt ans plus tard. Je n’arrive pas à le dater exactement. 1992 ou 1993. Avec les collègues de l’IDATE, nous prenons un café Avenue Kleber, avant une conférence de presse matinale, autour de François-Henri de Virieu, le journaliste vedette de « L’heure de vérité », et qui est aussi le président de notre institut. De Virieu est très en verve. Il nous raconte qu’il vient de signer un pré-contrat avec un éditeur pour écrire une biographie de Rocard, qui, après sa démission forcée du poste de Premier Ministre, émerge comme le rénovateur du PS, alors que le mitterandisme touche à sa fin. Mais de Virieu ne cache pas son embarras. « Sur Rocard, en dehors de sa vie politique, il n’y a pas grand chose à écrire. La bio risque d’être ennuyeuse. Et puis le bouquin ne marchera que si Rocard est candidat à la présidentielle de 1995« . Ce ne sera pas le cas, et le bouquin ne verra jamais le jour. Opportunisme de l’édition politique.

Troisième souvenir, celui qui m’est le plus cher. Dix ans plus tard. Mercredi 3 avril 2002 à Strasbourg, en fin de matinée. Ma collègue à l’Observatoire européen de l’audiovisuel, Susanne Nikoltchev et moi-même avons été invités à intervenir devant quelques parlementaires européens du groupe socialiste sur le thème de la concentration des médias. Michel Rocard assure la présidence, aimable, précis efficace. Je suis un peu impressionné d’être là, juste à côté de ce mythe électrique, qui fut un moment l’homme politique le plus populaire de France, à l’intelligence vive et redoutable. Susanne parle d’abord, trace le cadre juridique, puis je présente quelques grands chiffres sur le marché européen du cinéma et de la télévision, le déploiement des groupes américains dans les chaînes thématiques, leur hégémonie sur le marché du cinéma. Il faut aller très vite dans ce type d’exposé et il est difficile d’être original. Quand j’ai terminé, Rocard se tourne vers moi, me remercie et dit : « Monsieur Lange, j’ai fait beaucoup de macro-économie dans ma jeunesse, et, aujourd’hui, je m’en méfie beaucoup. Si vous le permettez, je vais vous poser trois questions« . Je ne me souviens pas des deux premières, probablement assez techniques, mais je n’ai pas oublié la troisième, qui indique la sagesse du personnage : « Nous, hommes politiques, nous prétendons décider de tout alors que nous ne savons rien. Vous, les experts publics, vous savez beaucoup de choses, mais vous vous réfugiez toujours derrière vos arguments méthodologiques, votre neutralité, votre devoir de réserve. Du coup, on n’avance pas. Que pouvons-nous faire pour surmonter ce précicipe ?« . La question, dans sa pertinence, provoque chez moi un moment de panique. Quelle réponse vais-je improviser ? Ce fut Elizabeth Bowes-Lyon, la Reine mère d’Angleterre, qui me sauva. Avant que je n’ai eu le temps de reprendre la parole, Gianni Vattimo, le philosophe italien de la « pensée molle », annonça : « Monsieur le Président, le protocole vient de nous annoncer que les funérailles de la Reine mère auront lieu jeudi. Pour permettre à nos collègues britanniques d’y assister, la séance de vote est avancée à cet après-midi et je pense que nous devons interrompre immédiatement cette intéressante discussion« . Notre petit public se leva comme un seul homme. J’eu à peine le temps de serrer la main de Michel Rocard et de recevoir ce grand sourire ironique et généreux à la fois par lequel rayonnaient son intelligence et la sincérité de son engagement.

Par la suite, je l’aperçu plusieurs fois à la cantine du Conseil de l’Europe, parfois entouré, parfois en retrait et un peu solitaire. Je n’ai jamais osé m’approcher de lui et proposer une réponse à sa question. D’ailleurs, je n’ai toujours pas trouvé la bonne réponse. Socialisme et expertise, quel beau projet, cependant.

Paris, 3 juillet 2016.

 

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