Maurizio Pollini, Maître.

Maurizio Pollini à la Philarmonie de Paris
Maurizio Pollini à la Philharmonie de Paris

Les musiciens, les musicologues, les critiques musicaux excuseront ma naïveté. Depuis mon enfance, j’écoute du piano. J’ai eu le bonheur d’avoir un grand-père qui jouait Mozart et Beethoven, en amateur, sur un petit Petrov droit (celui-ci dort maintenant dans mon salon). Nous avions à la maison l’intégrale des Sonates de Beethoven par Wilhelm Kempf, quelques sonates de Mozart par Haskil, un peu de Liszt par France Clidat, Debussy par Gieseking, les langueurs diaphanes de Samson François dans les Nocturnes de Chopin. J’ai eu la chance de voir en concert quelques grands ou grandes pianistes. Tout récemment Martha Argerich, Maria Joao Pires; Il y a plus longtemps Andras Schiff ou Paul Badura-Skoda. Et bien sûr, à la télévision, quelques figures mythiques, comme Arthur Rubinstein que je revoyais il y a quelques jours dans le film de François Reichenbach.

J’étais naïf, car je pensais qu’un pianiste est un musicien devant un clavier de 52 touches blanches et de 36 touches noires.

Ce soir, j’ai eu le bonheur, le privilège, d’assister à un récital de Maurizio Pollini à la Philharmonie de Paris, au deuxième rang, à quelques mètres du Maître, concentré devant son Steinway Fabbrini. Et là, j’ai une révélation : un piano, ce n’est qu’accessoirement un clavier, mais c’est avant tout – je le savais, bien sûr, mais je ne l’avais jamais compris – un instrument de percussion, un grand réceptacle/émetteur que l’interprète doit dompter, une grande machine à sons. La position idéale d’observation et d’écoute et les qualités propres du Fabbrini, avec lequel voyage Pollini, un instrument plus proche des pianos du début du 20ème siècle que les Steinway standards ont peut-être joué dans cette révélation. Le Maître, cependant, y était pour beaucoup. Il était penché sur son clavier, le travaillait avec précision, mais c’était bien le coffre du monstre noir qui sonnait, avec une splendeur inouïe.

Dans ma collection, quelques disques fameux de Pollini, pas n’importe lesquels : les dernières sonates de Beethoven, la Sonate et les dernières oeuvres de Liszt, les Etudes de Chopin, Como una ola de fuerza y luz de Luigi Nono. Soit des oeuvres austères, à écouter de temps à autre mais qui n’ont pas vocation, comme quelques jolies pièces baroques, à être des musiques d’ameublement. Les interprétations de Pollini sont strictes, certains disent froides. Mais c’est la musique dans sa substance intellectuelle, plastique. La musique écriture et non simple mélodie ou état d’âme.

Lorsque Pollini entre en scène, s’avance vers son piano, il marche avec une certaine difficulté, un peu courbé, de manière un peu mécanique. Il me rappelle ces vieux Italiens, que l’on voit encore de temps à autres sur les places publiques, qui viennent très dignement discuter avec leurs compagni des événements du jour. Une infinie modestie. Pas de théâtralisation. Seule la redingote, hors siècle, impeccable, nous rappelle que c’est un Maître qui vient d’entrer en scène. Il n’est pas encore assis que déjà il commence les Pièces pour piano, op. 19 d’Arnold Schönberg. ces petites pièces atonales, déconcertantes, qu’il a tenu à ajouter au programme pour rendre hommage à son ami Pierre Boulez, mort il y a quelques jours à peine. Le moment est émouvant. Comme on n’a pas encore l’occasion de l’observer, on le croit hésitant. Il joue sans partition, on craint, aux moments de silence, qu’il a oublié. Ses sourcils blancs se dressent. Mais on comprend vite, et ce sera encore plus clair par la suite, que ce n’est pas cela : ces blancs, ces moments de silence, ne sont pas des hésitations d’un vieux monsieur qui aurait perdu de son assurance ou le fil de l’oeuvre. Non, c’est l’extrême concentration d’un jeune matador, sûr de lui, qui fait une pause avant une passe rapide. Etwas rasch.

Qui vous disait que Pollini était un musicien austère ? Dans l’Allegro op.8 de Schumann, il se met à chantonner. Glenn Gould faisait ça en studio, lui il le fait sur la scène. Sans afféterie, juste parce que la musique est là au fond de sa gorge et que ça chante. A côté de moi, Mina fond de bonheur et de tendresse.

Puis la Fantaisie en ut majeur op.17 de Schumann. C’est là le moment d’épiphanie : le corps de Pollini paraît tout petit et ses mains immenses, vigoureuses, puissantes ; le piano n’est plus un clavier mais un volume sonore, un orchestre aux éclats et couleurs multiples. Durchaus fantastisch und leidenschaftlich vorzutragen (« A jouer d’un bout à l’autre d’une manière fantasque et passionnée »). Contraste entre le silence des doigts qui courent sur la surface blanche et le déchaînement sonore dans la table noire. Le fantasque est bien là, la légende, et l’énergie requise est bien constante. Le public – toujours un peu bête le public, même (surtout ?) à Paris – le public applaudit dès la fin du troisième mouvement -. Le Maître ne s’agace pas et enchaîne avec sérénité « Lent et soutenu, dans une sonorité douce ».

Il y a plus d’un demi-siècle, le jeune Pollini avait ébloui Arthur Rubinstein par sa maîtrise au Concours Chopin de Varsovie. Pollini joue toujours Chopin, mais, pas un instant, je n’aurai l’impression que c’est par routine. Au contraire, je découvre un Chopin de haute jeunesse, flamboyant, d’une sonorité époustouflante. Vers la fin du concert, Mina me dit « Il est commence à être fatigué ». Mais, après une éblouissant troisième Scherzo  il offre en bis, l’Etude révolutionnaire. J’aimerais être fatigué comme cela. Ce Chopin là pourrait encore effrayer un gouvernement conservateur, même polonais.

Avant de quitter la scène, Pollini offre une dernière Ballade, toute en délicatesse et en finesse. La salle est debout pour saluer le Maître. Son regard est un peu perdu, il remercie gentiment, il est ému.

polliniParis, 8 février 2016.

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2 commentaires

  1. Bonsoir ,
    J’étais aussi au concert de Pollini lundi soir .Pas au second rang…Je ne l ‘ai pas entendu chantonner , mais au milieu de l’orchestre.
    Alors permettez moi de corriger le titre des bis : c’est en fait « l’étude révolutionnaire » et la « 1ère Ballade « qu’il a joué.
    J’ai trouvé le son un peu « fermé »….Est-ce dû au réglage du piano?….A la salle .?…A Pollini?…..Les trois ensemble ?…etc…
    Bien cordialement.
    Pascal

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