Promenades de troisième vague (mars-avril 2021) 6. Aujourd’hui, je vais à Liège

1er avril 2021

Aujourd’hui, je vais à Liège. C’est mon poisson d’avril pédestre. Il est bien connu que les imbéciles heureux sont niais quelque part. Voilà un aphorisme topologique et tautologique que je dédierais volontiers au Maître André Stas, sans autre forme de biais. A quelques exceptions près, il n’y a guère que mes amis liégeois qui me lisent, donc, en ce nouveau jour d’été torride, je me décide à aller leur rendre visite.

J’essaye d’éviter avenues et boulevards, je prends le chemin des écoliers. Il faut se dépêcher, car le Président a enfin décidé de fermer les écoles. En langage politique français, cela s’appelle étendre la période de vacances scolaires. Les enseignants sont soulagés ; les parents qui travaillent râlent.

Feuilletez l’album complet de cette promenade ici.

L’église Saint-Joseph-des-Nations, rue Saint-Maur (Photographie André Lange-Médart)

Le Monde illustré, 26 août 1899

Je remonte la rue Saint-Maur. Je commence par vous présenter l’Eglise Saint-Joseph-des-Nations, en travaux depuis des mois comme Notre-Dame. Ses quatre cloches ont été bénies en 1875 en présence de Madame MacMahon, l’épouse du général versaillais qui massacra les Communards et qui devint Président de la République après la chute de Monsieur Thiers. Jacques Hillairet, l’auteur du « Dictionnaire des Rues de Paris », qui d’habitude ne parle guère des luttes populaires, indique à son propos qu’elle a été très sérieusement abimée, le dimanche 20 août 1899, par de jeunes anarchistes qui brisèrent les portes, saccagèrent les chapelles, dévastant et profanant le tabernacle et entreprirent de brûler les reliquaires et objets sacrés entassés sur les chaises et débris de confessionnaux rassemblés sur le seuil de l’église ». Des anarchistes, je t’en fiche un peu ! Une fois n’est pas coutume, Hillairet fournit une illustration, qu’il ne dit pas avoir empruntée au « Monde illustré » de la semaine suivante.

Rue Bichat (Photographie André Lange-Médart)

Rue Bichat (Photographie André Lange-Médart)
Rue Bichat (Photographie André Lange-Médart)

La rue Saint-Maur menait autrefois à l’abbaye de Saint-Denis. Elle s’arrête à présent à l’Hôpital Saint-Louis, le plus ancien de Paris après l’Hôtel-Dieu, dont la première pierre fut posée par Henri IV en 1607. Vu de l’extérieur, l’ensemble, complété au fil des siècles, est plutôt moche, mais certains fragments de bâtiment ont un petit côté Place des Vosges. Une des rues qui longe l’hôpital, la rue Bichat, s’appelait autrefois la rue Carème-Prenant. Je n’avais pas réalisé que c’était ici que se trouvait le restaurant Le Petit Cambodge, à la terrasse duquel furent assassinées quinze personnes lors des attentats du 13 novembre 2015. Il y a beaucoup de street art alentour, du bon et du moins bon.

Rue Bichat (Photographie André Lange-Médart)
Quai de Jemappes (Photographie André Lange-Médart)
Canal Saint-Martin (Photographie André Lange-Médart)

Je croise la rue de la Grange aux Belles et me retrouve en terrain plus familier, le Canal Saint-Martin, calme en ce début d’après-midi. Au delà du canal, une librairie, avec l’incontournable affiche de Louise Michel, puis l’Avenue de Verdun, avec un petit campement de SDF.

Avenue de Verdun (Photographie André Lange-Médart)

Derrière le Couvent des Récollets, que la Révolution transforma en hospice des Incurables-Hommes, petite halte à la librairie La Comète, un des belles librairies de Paris dédiée à la photographie. Je la trouve moins fournie que d’habitude. Le chiffre d’affaires n’a pas été bon, explique le patron à sa collègue. Mais on va se rattraper avec les factures. Les albums de photographie sont lourds et chers. Je n’achète rien. Face au Couvent, la Gare de l’Est. je pense toujours à Desnos plus qu’à Strasbourg.

« Oh la Gare de l’Est et le premier croissant
Le café noir qu’on prend près du percolateur
Les journaux frais les boulevards pleins de senteur
Les bouches du métro qui captent les passants ».

Cité de Chabrol (Photographie André Lange-Médart)
Cité de Chabrol (Photographie André Lange-Médart)

Au-delà du Boulevard Magenta, c’est terra incognita. Je m’engouffre un peu par curiosité dans La Cour de la Ferme Saint-Lazare, qui me paraît un coupe-gorge sans issue. Mais non, il y a un passage, la « Cité Chabrol », avec un étonnant mural chilien et c’est l’heure de la sortie des écoles. Une petite fille saute à la marelle.

Rue de Bellefond (Photographie André Lange-Médart)
Rue de Bellefond (Photographie André Lange-Médart)
Place Lino Ventura (Photographie André Lange-Médart)

Après les rues de Bellefond, de Rochechouart (mon grand-père avait une plaisanterie à son sujet), Condorcet, la Place Lino Ventura (clin d’oeil à l’ami Pascal Durand),

Rue Victor Massé ( (Photographie André Lange-Médart)

Avec la rue Victor-Massé et ses magasins de guitares, fermés, je me retrouve en territoire connu. Voici la Rue Fontaine où j’allais me faire couper les cheveux à deux pas de la maison d’André Breton lorsque je m’autorisais le métro, avant. Denise Acabo, la chocolatière aux célèbres tresses blondes, est toujours dans sa boutique. Je lui avait tiré le portrait, il y a quelques années à travers la vitre, mais là, elle me fait un geste d’agacement, tourne le dos. Je ne vais pas directement à Liège, mais fait un petit détour vers Rome, via les Batignolles.

Avenue des Battignoles (Photographie André Lange-Médart)

« Je te téléphone
Près du métro Rome… ».

Avenue des Battignoles (Photographie André Lange-Médart)
Le 89 rue de Rome (Photographie André Lange-Médart)
Face à l’appartement de Stéphane Mallarmé (Photographie André Lange-Médart)
Face à l’appartement de Stéphane Mallarmé (Photographie André Lange-Médart)

Je vais au 89 de la Rue de Rome, là où habitait Stéphane Mallarmé et où il tenait ses délicats mardi. En face, la fosse du chemin de fer de la gare Saint-Lazare, des murs tristes et un immense panneau publicitaire : « Les excuses ne brûlent pas les calories ». Qu’en aurait pensé l’auteur de « Divagations » ? « L’excuse, à travers tout ce hasard, que l’assemblage s’aida, seul, par une vertu commune ». Je ne sais par quel hasard, quelle indiscrétion facebookienne, l’ami Pascal, grand mallarméen, a été averti, via Messenger, de ma destination. Il m’écrit : « Tu avais besoin d’un casque de moto ? La dernière fois que j’y suis passé (et que j’ai sonné à l’appartement : personne), il y avait une Centrale du casque au rez-de-chaussée. » Je lui réponds : « Elle est toujours là ».

Square des Batignolles (Photographie André Lange-Médart)

Avant de rejoindre Liège, je vais saluer Barbara, née à quelques minutes, Rue Brochand. Une allée porte son nom dans le square.

« Le goût de l’eau, le goût du pain
Et celui du Perlimpinpin
Dans le square des Batignolles ! ».

« Happy Hour », rue Brochand ( (Photographie André Lange-Médart)

En face de sa maison natale, c’est l’habituelle « happy hour, » sans masque et sans distance.

Rue de Liège (Photographie André Lange-Médart)

L’heure du couvre-feu approche. Il est temps que je me hâte vers la rue de Liège. Florence, Bucarest, Moscou, m’y voilà. Quand nous cherchions un appartement, nous en avions visité un là-bas. C’était l’époque où la station Liège fermait à 20 heures. Cela m’aurait amusé d’habiter Liège et Paris en même temps. L’appartement était irréel : trois baignoires de marbre, les fenêtres avaient été remplacées par des miroirs. Une ancienne maison close, probablement. Coût d’aménagement prohibitif. Et puis la rue, avec ses maisons fins de siècles pour petits bourgeois aisés a quelque chose dd tristounet. Peu de vie. la seule chose pittoresque est, côté gare Saint-Lazare, un double jeu de plaque. la municipalité à hésité entre Liége et Liège. Il a fallu corriger sans se désavouer. Comment photographier cette rue ? Mon père, quand il photographiait un lieu, cherchait à éviter les personnages dans le champ. Au contraire, j’adore cela. Dans ma première photo, en contre-jour, j’attrape un gars avec une veste qui évoque une surface de lave en fusion. Il m’interpelle : « Avec la Rue de Liège et moi, votre photo va cartonner ». Un peu niais, je lui réponds : « C’est ma rue ».

Rue de Liége ou rue de Liège ? (Photographie André Lange-Médart)
Rue de Liège (Photographie André Lange-Médart)

P.S. Jean Paul Loriaux, un ami que je connais mal, mais pour qui j’ai la plus grande estime (Une femme espiègle m’a dit de lui, un soir de Cirque Divers, « Il est plus intelligent que toi, mais tu es plus beau »), m’envoie en commentaire, depuis Piacenza, cette citation du Paysan de Paris.

« Voici que j’atteins le seuil de Certa, café célèbre duquel je n’ai pas fini de parler. Une devise m’y accueille sur la porte au-dessus d’un pavois qui groupe des drapeaux : « AMON NOS AUTES ». C’est ce lieu où vers la fin de 1919, un après-midi, André Breton et moi décidâmes de réunir désormais nos amis, par haine de Montparnasse et de Montmartre, par goût aussi de l’équivoque des passages, et séduits sans doute par un décor inaccoutumé qui devait nous devenir si familier « 

Je suis confus. J’ai lu deux fois Le Paysan de Paris, mais j’avais oublié cet AMON NOS AUTES.

Feuilletez l’album complet de cette promenade ici.

Dormeuse au métro Liège, janvier 2009 (Photographie André Lange-Médart)

PS 2. Je retrouve cette photo prise en janvier 2009. Je crois que c’est la première photo de dormeurs/dormeuses que j’aie prise. Je ne sais pourquoi, elle m’émeut toujours.

Suite : 7. Etrange Quartier latin

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