Au MAAT : « X Isn’t a Small Country — Unraveling the Post-Global Era » / « Earth bits »

16 juin 2021

J’ai déjà eu l’occasion de dire ici, en 2016, le plaisir de regarder et de photographier l’édifice du MAAT (Museu de Arte, Arquitectura e Tecnologia), aux courbes élégantes, oeuvre de l’architecte britannique Amanda Levete. Situé sur les bords du Tage, à mi-chemin entre le Pont du 25 avril et le Padrão dos Descobrimentos, est une initiative de la Fundação EDP. EDP est la société énergétique portugaise. Pour rejoindre le MAAT, après avoir vu celle d’Ai Weiwei à la Cordoria Nacional, il suffit de traverser une passerelle au dessus de la voie rapide et de la ligne de chemin de fer qui joignent Lisbonne à Belém. Cela a quelque chose d’ironique : alors que Ai Weiwei dénonce l’asservissement progressif de l’Occident à la Chine communiste, l’EDP est contrôlée à 21,35 % par la China Three Gorge Corporation. En 2018, ce consortium chinois a même tenté une prise de contrôle hostile, repoussée par l’assemblée des actionnaire en 2019. Parmi les autres actionnaires importants, figurent la Qatar Investment Authority et BlackRock, la contestée société d’investissement new yorkaise. Ce caractère multinational du tour de table de la société portugaise rend un peu dérisoire le titre de l’exposition qui s’y tient actuellement. Google Translate me permet de traduire rapidement le communiqué de presse :

Passerelle d’accès au MAAT (Photographie André Lange-Médart)
Façade du MAAT (Photographie André Lanhe-Médart)
Lectrice devant le MAAT (Photographie André Lange-Médart)
Façade du MAAT (détail) (Photographie André Lange-Médart)

« X Isn’t a Small Country — Unraveling the Post-Global Era est une exposition qui explore notre condition post-globale actuelle, en observant à différentes échelles – territoires, villes, infrastructures, plateformes, corps, objets – les processus de démondialisation et de réalignement géopolitique qui, dans de nombreux cas, ont été accélérés et déformés dans des cycles de flux et d’examen en évolution rapide au cours de la pandémie actuelle.

Douze ans après que la crise financière mondiale a révélé les échecs de la mondialisation, ce qui était autrefois une euphorie d’interconnexion a donné lieu à une condition plus complexe. Les guerres commerciales, les crises de réfugiés, la montée du nationalisme, le Brexit – et maintenant une pandémie mondiale – perturbent et réorganisent le flux transnational de personnes, d’idées et de ressources de manière de plus en plus confuse.

Le titre de l’exposition fait référence à une affiche emblématique d’Henrique Galvão (« Le Portugal n’est pas un petit pays »), qui en 1934 a promu l’idée nationaliste du gouvernement portugais d’alors : une nation «pluricontinentale» dont les possessions d’outre-mer n’étaient pas des colonies, mais plutôt des parties intégrantes du territoire souverain. La manière dont nombre de ces anciennes relations coloniales ont été modifiées a constitué le point de départ de l’exposition.

Organisée par Aric Chen, avec Martina Muzi, l’exposition présente neuf projets récemment créés par des professionnels internationaux du design, de l’architecture et de l’art qui étudient, articulent et critiquent l’état actuel alambiqué du monde à partir de multiples perspectives géographiques.« 

A vrai dire, cette conceptualisation d’exposition me fait sourire. Outre que je doute fort que nous soyons, malgré les discours nationalistes et les effets, probablement temporaires, de la pandémie, je n’ai pas retrouvé dans l’exposition le propos initial annoncé, le rapport du Portugal avec ses anciennes colonies.

Les oeuvres exposées me laissent sceptiques. Pour les comprendre, il faut lire des textes explicatifs, qui me fatiguent vite. La seule qui m’intéresse un peu est Modelo da Jamaika, qui est la maquette d’un immeuble, à présent détruit du quartier Bairro do Vale de Chicaros, aussi appelé Bairro da Jamaika, dans la banlieue de Lisbonne. Des photographies, que l’on peut voir à l’intérieur de la maquette, évoquent les conflits qui ont opposé les communautés d’immigrants illégaux, venus des anciennes colonies africaines, et les propriétaires des terrains. Le procédé me rappelle un peu les dessins d’Albert Robida, présentant des immeubles en coupe avec les appartements et les habitants, procédé qui fut repris pour une couverture d’édition en poche de La vie mode d’emploi de Perec.

Pablo Morera, Modelo da Jamaika (Photographies André Lange-Médart)

Tactile cinema est une oeuvre du laboratoire Bericklab, à Jeddah, en Arabie saoudite. qui est censé offrir un « espace de multi-vision » (multi viewing space) pour les réalisateurs et artistes visuels des pays arabes. A vrai dire, je n’en vois pas bien l’intérêt. C’est une installation dans laquelle on entre, on s’assied, on regarde quelques images d’un film sans savoir de quoi il s’agit et l’on sort. Il y a bien une programmation annoncée, mais qui cela intéresse-t-il vraiment de voir un film dans de telles conditions ? L’oeuvre est censée témoigner de l’esprit d’ouverture qui règnerait actuellement dans la culture saoudienne. Parlons en plutôt dans les festivals internationaux de cinéma.

Bricklab, Tactile cinema (2021) (Photographies André Lange-Médart)

Jing He, une designer chinoise vivant aux Pays-Bas, a créé trois scénarios où la typologie de l’arc de triomphe prend de nouvelles formes et significations. Elle utilise l’iconographie architecturale des arcs de triomphe pour créer trois scénarios spéculatifs qui examinent de manière critique les forces imprévisibles de la géopolitique. Un « moteur » animé présente une carte virtuelle dans laquelle cinq arcs existants – à Rome (Italie), New York. (États-Unis), Paris (France), Pyongyang (Corée du Nord) et Kunming —migrent et évoluent avec les mouvements tectoniques de la terre pour représenter les mécanismes alambiqués qui produisent des événements historiques. Le moteur génère alors trois futurs monuments qui émergent de ses failles : à Pyongyang, Sihanoukville (Cambodge) et Kunming. Ces nouvelles itérations d’arcs de triomphe – une typologie ancrée dans le patriarcat, les récits en colère et la violence – mettent en évidence les tournants surprenants, les détails négligés et les invraisemblances qui sont souvent les principaux moteurs de l’histoire.

Je ne fais que vous traduire la notice. C’est curieux. Nous ne sommes pas là dans une supposée post-globalisation mais dans l’internationalisation du vieux modèle architectural romain, que Napoléon avait remis à l’honneur (et dont curieusement certaines tendances du mouvement des Gilets jaunes français ont fait leur drapeau). On regarde, on sourit, on passe à autre chose.

Jing He, Triumph arches (Photographies André Lange-Médart)

Finalement, , le plus intéressant est une autre exposition, Earth Bits Sensing the Planetary, moins visible dans les salles du fond du musée. Il s’agit d’une installation basée sur les données développée par le studio de recherche et de conception d’interaction Dotdotdot qui dévoile les complexités de la science du climat mesurant l’empreinte carbone de l’humanité à travers du contenu graphique et numérique, des vidéos animées et une station interactive.

Les quatre sections de ce travail sans précédent, développé avec le soutien scientifique de l’Agence spatiale européenne (ESA), de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) et d’EDP (Energias de Portugal) Innovation, démontrent ensemble comment le flux mondain de productions humaines est vitalement lié à les biosystèmes des ressources de la Terre et décrivent les causes et les effets de leur épuisement rapide qui en résulte.

Ces quatre moments représentent un voyage progressif à travers des gammes interconnectées de phénomènes, d’échelles et de perceptions. En commençant par contextualiser le sujet à travers une visualisation de l’évolution des modèles de consommation d’électricité au Portugal au cours de l’exercice biennal 2019-2020, l’installation s’ouvre sur une fresque graphique de 12 mètres de long qui illustre méticuleusement les mécanismes de récolte et d’extraction qui alimentent presque chaque action. dans notre vie quotidienne.

Earth bits (Vidéo de présentation de l’exposition. Source : MAAT)

Présentés dans un environnement audiovisuel immersif séparé, deux composants d’interfaçage. Le premier est le « CO2 Mixer » – une console interactive multi-utilisateurs avec une interface graphique animée conçue pour identifier l’impact environnemental des actions humaines individuelles tel que mesuré par leur empreinte carbone. En saisissant des valeurs individuelles, c’est-à-dire des choix, via des contrôleurs dans des catégories telles que Nutrition, Mobilité, Logement, l’interface animée rend leurs effets composés à différentes échelles territoriales. Il permet également de consulter et de comparer les données qualitatives et quantitatives entourant l’impact négatif des pratiques de l’industrie et des tendances de consommation, ainsi que de calculer les effets de différentes politiques et actions mondiales formulées pour contrer les prévisions de réchauffement climatique. Un programme de sonification des données spécialement conçu pour l’installation relie les interactions avec la console à un paysage musical qui reflète les degrés mesurés d’impact négatif ou positif.

Dotdotdot, Earth Bits

La deuxième interface est une vidéo compilée avec des données provenant du programme des satellites Sentinelle de l’ESA Copernicus qui scannent et surveillent la Terre. Grâce à des images et des données satellitaires originales, ce point de vue cosmologique offre une vue et une explication de la corrélation historique entre l’augmentation des émissions anthropiques de GES et l’augmentation de l’occurrence environnementale de phénomènes tels que les inondations, les sécheresses et les incendies de forêt.

On n’est plus ici dans la démarche artistique aspirant à la sensibilisation politique, mais dans un projet scientifique de sensibilisation qui, par son recours aux technologies de pointe résulte en une esthétisation de la catastrophe annoncée. Je dois admettre que cette démarche m’intéresse plus que la première, même si la politique du climat (dont l’importance à mes yeux ne fait aucun doute) ne me passionne pas. La carte animée des vents, dont je ne puis donner ici qu’une simple image fixe, est de toute beauté. L’audiovisuel climatique est la dégradation de la planète à un degré tel qu’elle est devenue image.

Dotdotdot, Carte des vents élaborée à partir des données des satellites Sentinel (Photographie André Lange-Médart)
Sortie du MAAT (Photographie André Lange-Médart)
Pavement devant le MAAT (détail) (Photographie André Lange-Médart)

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