Panne d’éclairage aux Janelas Verdes

12 juin 2021

Une autre de nos habitudes, à Lisbonne, est d’aller passer quelques heures d’après-midi dans le jardin du Museu nacional de Arte antiga (MNAA), dit des « Janelas Verdes », parce que les encadrement de fenêtres en sont peints en vert sombre.

Les fenêtres vertes du Museu nacional d’Arte Antiga (Photographie André Lange-Médart)

Le jardin offre une vue sur le Tage, et en particulier sur le chantier naval. J’y termine, plus tôt que prévu, la lecture de Hallebardes, le dernier roman, inachevé, de José Saramago, dont la traduction française est parue il y a quelques mois, six ans après la publication originale. Le comptable un peu falot d’une entreprise d’armement, passionné de films de guerre, est bouleversé d’apprendre, en voyant L’Espoir d’André Malraux, que des employés d’une usine italienne ont été fusillés pour avoir saboté des obus destinés aux troupes franquistes. Son épouse, qui l’a quitté parce qu’elle est pacifiste, le convainc d’obtenir une autorisation de fouiller dans les archives pour voir si la même chose est arrivée dans cette usine portugaise. Où conduiront ces recherches ? Quelques notes dans les cahiers de Saramago nous dévoilent son intention de dénouement. Je ne vais pas vous la divulgâcher. Ce n’est évidemment pas le meilleur livre de Saramago, mais sa plume était encore alerte.

Statues dans le jardin du Museu nacional d’Arte antiga (Photographie André Lange-Médart)

Pour passer le temps, je photographie les statues qui agrémentent le jardin. Ce ne sont pas de grandes oeuvres. Des copies, probablement du XVIIIe siècle, de sujets mythologiques. Mais cela doit être la troisième ou quatrième fois que je les fixe. J’aime bien retrouver Zeus sur un fond de grues portuaires, Bacchus face au pont du 25 avril. e teste les réglages de profondeur de champ.

Comme le jardin est aussi bien fleuri, je m’amuse même à quelques expériences de double exposition. Mina trouve le résultat kitsch. Et vous ?

Expérience de double exposition (Photographie André Lange-Médart)

Après les heures de jardin, nous visitons le musée, pour la vingtième fois peut-être, et certainement la plus décevante. Il y a bien une petite exposition de pièces du Musée de Caramulo, bourgade de la Beira Alta, au centre du Portugal, spécialisé dans les véhicules automobiles. Les oeuvres proposée dans l’exposition sont très hétéroclites, mais j’adore les deux jolies pièces d’art Namban, cette esthétique japonaise des XVIe et XVIIe sièces, née de la rencontre avec les Namban (南蛮), les « barbares du Sud », c’est à dire les marchands et missionnaires portugais.

Deux pièces d’art Nanban du Museu de Caramulo (Photographies André Lange-Médart)

Le MNAA consacre traditionnellement une de ses salles à une oeuvre particulière, présentée sous un jour nouveau, le plus souvent après sa restauration. Pour l’heure, l’oeuvre présentée est une étude que José de Almada Negreiros, le leader portugais de l’avant-garde des années 20 a consacrée, en 1950, aux « panneaux de Saint-Vincent », l’ensemble le plus remarquable et la plus célèbre du musée. Le polyptyque de saint Vincent attribué à Nuno Gonçalves, date du milieu du quinzième siècle et représente Saint-Vincent, le protecteur de Lisbonne, entouré de personnalités de la société aristocratique et bourgeoise, dont l’identification divise les historiens. Le personnage principal en turban, à la droite du saint, est-il Henri le Navigateur, ou le roi Edouard ? Qui sont les enfants qui l’entourent ? Et bien d’autres question du même genre, que je ne détaillerai pas ici.

Polyptique de Saint-Vincent (Museu nacional d’Arte Antiga)

L’étude d’Almada qui nous est présentée ne porte pas sur ces questions historiques, mais sur la géométrie du tableau, dont il a essayé de tracer les lignes de composition avec des fils de couleur. Ce travail, réalisé dans les années 50 était une des oeuvres les moins connues de l’artiste prolifique vient d’être restaurée, alors que le polyptique lui-même n’est plus visible depuis deux ans, étant lui aussi en laboratoire de restauration.

José de Almada Negreiros, Etude sur le polyptique de Saint Vincent, 1950
(Photographies André Lange-Médart)

Almada imaginait que le polyptique faisait partie d’un ensemble plus vaste, comprenant un autre tableau conservé au musée, le Ecce Homo qui avait tant impressionné Valery Larbaud et qu’Almada lui-même considérait comme le plus beau tableau du monde.

Artiste non identifié, Ecce Homo, Museu Nacional de Arte Antiga

Curieusement, cette oeuvre, peinte sur bois, est rarement montrée au public. Malgré mes nombreuses visites au musée, je ne l’ai vue qu’une seule fois. Elle reste entourée de mystères, mais il est à présent établi que l’hypothèse d’Almada était erronée, car les analyses ont montré que la réalisation était nettement plus tardive que celle du polyptique.

Le Musée des Janelas Verdes contient bien d’autres merveilles et je lui avais consacré il y a plus de dix ans un album de photographies un peu brutes, réalisées avec le camescope Panasonic que j’utilisais alors. Hélas, la pandémie est passée par là. En raison d’un personnel réduit à l’extrême, de nombreuses salles, dont celles consacrées aux arts décoratifs, sont fermées. Impossible de revoir les fabuleux paravents Namban, les meubles de marqueterie indo-portugais, les faïences bleues et tant d’autres objets merveilleux. Mais il y a pire : le système d’éclairage des seules salles ouvertes, celles consacrées à la peinture, est défectueux. Les lumières s’éteignent de manière aléatoire. Une employée nous explique que la Direction compétente du Ministère de la Culture est consciente du problème, mais que son budget réduit ne lui permet pas de financer l’investissement nécessaire. Comment contempler le triptyque de la Tentation de Saint-Antoine de Jérôme Bosch avec un éclairage incertain ?

Au Portugal, comme ailleurs, l’ensemble du secteur culturel a subi de plein fouet la crise de ces derniers mois et je me garderai bien de transformer ma déception en attaques politiques, ce que d’aucuns ne manquent pas de faire. Mais que le principal musée du pays en soit réduit à une situation aussi déplorable ne manque pas d’inquiéter. Dans trois ans, le Portugal fêtera le cinquantième anniversaire de la Révolution des oeillets, qui lui a permis de retrouver sa place en Europe et de faire découvrir son patrimoine et ses créateurs contemporains. Est-il possible que la crise sanitaire le fasse entrer dans une ère nouvelle où même les chefs-d’oeuvre historiques n’auront plus droit à l’attention qu’ils desservent ? Je n’ose le croire.

Feuilletez l’album de 48 photographies ici.

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