Promenades de troisième vague 32. Fragonard à Belleville, Courdavault à Oberkampf

15 mai 2021

La pluie en période de confinement, c’est la double peine. Averse en journée, beau soleil à l’heure du couvre-feu. Profitant d’une accalmie d’après-midi, deux amis qui habitent dans le quartier Basse-Courtille nous proposent de faire une petite ballade au Parc de Belleville. Chouette !

Même en une heure de sortie, il se passe toujours quelque chose dans les parages. Sur la Place Jean Ferrat, un zigoto est arrivé à renverser sa BMW sur le toit. Police, attroupement, badauds, photos. Une maman couvre le visage de sa petite fille de son imperméable : « Il y a un accident, mais je ne veux pas que tu voies cela ».

Place Jean Ferrat (Photographie André Lange-Médart)

Nous empruntons la rue d’Eupatoria, que je ne connaissais pas dans cette partie, longeons l’église et arrivons à la passerelle de la Rue de la Marée, qui enjambe ce qu’il reste de la voie ferrée sur le réseau dit de la Petite ceinture. Je comprends enfin comment on peut faire une petite ballade sur les rails et d’où venait la fanfare jouant « Bella Ciao » croisée l’autre jour. Rue Henri Chevreau, les affiches d’hommage à la Commune sont toujours-là, certaines en partie arrachées, mais il y en a une nouvelle : une adaptation du Verrou de Fragonard dans laquelle le verrou a été remplacé par une serrure à garnitures. On notera que le dessinateur a également placé une serrure à goupille, et, si je vois bien, une serrure électronique. Fragonard mis à jour, après la Commune. Voilà un dilemme intéressant : faut-il choisir entre insurrection et libertinage ?

Fragment de la Petite Ceinture (Photographie André Lange-Médart)
Adaptation du Verrou de Fragonard (Photographie André Lange-Médart)

Aux alentours du parc, quelques vignes en feuilles. La vigne a été cultivée à Belleville dès l’époque de Charlemagne. Selon le site de la Mairie de Paris, c’est à Belleville qu’on produisait la Piquette, un vin jeune, et pétillant et le Guinguet, qui donnera son nom aux célèbres guinguettes. La même source affirme que la Piquette n’était pas nécessairement un vin de mauvaise qualité. « Au Tambour Royal », le célèbre Ramponeau servait un vin issu des vignes de Belleville appelé la « Piquette ». Contrairement aux idées reçues, il ne s’agissait pas d’un mauvais vin, mais tout simplement d’un vin jeune, légèrement effervescent, d’où ce nom, dont le sens a changé au fil des années.

Les vignes de Belleville (Photographie André Lange-Médart)

Je ne suis spécialiste ni oenologie ni en histoire de Paris et il pleut déjà suffisamment pour que je joue le pisse-froid, mais j’aimerais connaître la source des informations de la Mairie, qui me semble avoir voulu ménager la susceptibilité historique et gustative des habitants du 20ème arrondissement.

Le Trésor informatisé de la Langue française donne une occurrence de guinguette dès 1697 «café populaire» (Gongam ou l’Homme prodigieux, III, 2) et je ne trouve des occurrences de guinguet comme « mauvais vin » qu’à partir du XVIIIe siècle. Jean-Charles-François Tuet propose cette étymologie dans ses Matinées sénonoises ou Proverbes françois, suivis de leur origine ; de leur rapport avec ceux des langues anciennes et modernes, de l’emploi qu’on en a fait en poésie et en prose, mais son livre date de 1789 et ne paraît pas une source très fiable.

Par ailleurs le TILF ne mentionne pas Belleville dans l’étymologie de piquette, mais cite au contraire des occurrences dès le XVIème siècle qui indiquent clairement que, déjà cette époque, la piquette n’était pas un Gevrey-Chambertin : « 1583 «boisson faite avec des prunelles» (Ch. ESTIENNE et J. LIEBAULT, L’Agriculture et maison rustique, 237b d’apr. FEW t.8, p.465a);  1611 «boisson faite avec des pommes sauvages» (COTGR.); 1660 «vin pour les domestiques; mauvais vin» (OUDIN Fr.-Esp.). » Une recherche dans Gallica me fait trouver une description technique de la piquette dans le traité OEconomie générale de la campagne, ou Nouvelle maison rustique publiée en 1700 par le sieur Louis Liger. Celui-ci décrit trois modes de préparation dont il ressort que la piquette n’est pas, techniquement, du vin, mais un « demi-vin’, fait à partir d’eau jetée sur du marc de raisin en fermentation. La piquette, « petite boisson », disposera même d’une définition juridique dès une lettre patente du 26 août 1741. Or Ramponneau s’est installé à Paris en 1740. Son cabaret, Le Tambour Royal n’était pas installé à Belleville mais au coin de la Rue Saint-Maur et de l’Orillon, soit dans le quartier de la Basse-Courtille, un peu plus bas. Si, Ramponneau vendait le vin de Belleville sous le nom de Piquette, il faut probablement en déduire que ce vin était bien de la piquette au sens technique du terme, tel que défini par l’ordonnance, un « demi-vin » et non un « vin jeune ». A vérifier auprès des spécialistes, oenologues et lexicographes.

La notice de la Mairie de Paris précise que la production de vin à Belleville a commencé à décroître durant la Révolution française. Au tout début du XIXe siècle, les cultivateurs remplacent les vignes par des champs de fleurs en raison de la baisse du prix du vin et par crainte des maraudeurs.  Cependant, je trouve sur Gallica une chanson royaliste, « Le Bordeaux blanc »; non datée mais de toute évidence de l’époque de la Restauration, qui se moque à la fois de l’Empire, une guinguette dont le maître servait la plus triste piquette, et proclame « Laissons les gars de Belleville / Traîner et boire leur canon ».

La Mairie précise : « En 1860, la vigne a complètement disparu de Belleville, pour n’y réapparaître qu’en 1992. 140 pieds de vignes y sont alors plantés sur une surface de 250 m². Le site produit 2 à 3 kilos par pieds de vigne. Les cépages sont constitués de Pinot Meunier et de Chardonnay. » Tout cela est à vérifier. Enfin, comme je suis résident du 11ème, je ne vais pas m’antagoniser sur cette question avec les gars du 20ème.

Parc de Belleville (Photographie André Lange-Médart)
Parc de Belleville (Photographie André Lange-Médart)

Il y a plus de monde dans le parc que lors de ma dernière visite. Dans l’amphithéâtre un jongleur jongle. Nous faisons une courte pause mais déjà le ciel s’obscurcit et mieux vaut rentrer. En descendant, nous croisons un joueur de tambour qui tambourine sur un curieux tambour plat, à cadre octogonal, dont je n’arrive pas à identifier le nom.

La pluie commence à tomber. Je fais néanmoins un petit crochet vers la Rue Oberkampf pour voir si il y a du neuf sur le mur du cabaret Le Charbon, géré par l’association M.U.R. (Modulable. Urbain. Réactif) où, de quinze jours en quinze jours, se succèdent des oeuvres de street artists expérimentés. Claire Courdavault est en train, avec son équipe de terminer un couple Pape/Papesse dans un genre féérique qui n’est pas sans rappeler celui de la dernière période de l’ami Angel Elvira.

Claire Courdavault, Pape et papesse   (Photographie André Lange-Médart)

Tout le quartier se prépare à la réouverture des terrasses. Comme l’été dernier, on voit se construire des dispositifs en bois ou de métal qui permettent d’élargir l’espace sur les trottoirs et même sur une partie de la voie. D’autres ont acheté des tables et des bancs, qui, en principe, devrait limiter le nombre de clients suivant les règles édictées. Rue Saint-Maur, Le Rhum marin a fait un effort de décoration en style surréaliste, tendance nautique. Tout le monde est prêt pour la consommation de piquette. Le 19 mai, on risque de croiser et d’entendre, tard le soir, les ramponneaux du quartier.

Rue Moret (Photographie André Lange-Médart)
Avenue de la République (Photographie André Lange-Médart)
« Le Rhum marin », Rue Saint-Maur (Photographie André Lange-Médart)

Feuilletez l’album complet de la promenade ici.

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