Promenades de troisième vague 29. Classe de dessin au Palais-Royal

7 mai 2021

Pour mon ami Lionel Rombouts

« Enfin, je me déterminai au très pénible sacrifice de changer de café sans le lui dire. Il y avait neuf ans que j’allais tous les jours à 10 heures et demie au café de Rouen, tenu par M. Pique, bon bourgeois, et Mme Pique, alors jolie, dont Maisonnette, un de nos amis communs, obtenait, je crois, des rendez-vous à 500 francs l’un. Je me retirai au café Lemblin, le fameux café libéral, également situé au Palais-Royal »

Son Journal et les Souvenirs d’égotisme en attestent. Stendhal, qui habitait à deux pas, Rue de Richelieu, se promenait régulièrement au Palais-Royal. Il y rencontrait des amis, accompagnait les dames, regardait les jolies filles, y noyait ses chagrins d’amour.

« Mardi, 14 ventôse an XIII. Je m’habillai à midi, j’allai chez Mélanie presque hors de moi, à force d’être ému. Je sonne, on ne me répond point. Je vais user au Palais-Royal une demi-heure qui a été peut-être une des plus pénibles de ma vie ; ma seule distraction était d’observer mon état, et c’en est une grande. Employer ce moyen de consolation si j’ai jamais à consoler une personne d’esprit. »

De petits incidents arrivent, dont naissent de grands projets. « Mardi, 20 février 1810. C’est, je crois, ce jour-là, que je me démets le pouce gauche au Palais-Royal. Cet accident me jette dans la réforme; j’entreprends de me former une idée nette de l’histoire de la Révolution« .

Baiser au Palais-Royal (Photographie André Lange-Médart)

On chercherait en vain chez lui une description des lieux parisiens semblables à celles dont il excelle en Italie. Il va à une maison de jeu, au n°113, mais ne prend pas, comme Balzac, la peine de la décrire. Seuls importent ses états d’humeur « 4 floréal an XII. Je suis enchanté de ma soirée, quoique j’ailles perdre bêtement 6 francs au n°113. je voulais gagner de quoi acheter des stéréotypes for Francis, my sister and Alphonse« .

Il évoque peu la vie sociale du Palais-Royal. Celle-ci n’apparaît guère que dans le portrait qu’il donne de Romain Derrien, un ingénieur breton des Ponts et Chaussées. Mes belles lectrices, que je sais âmes sensibles, m’excuseront de citer un Stendhal un rien pornographique, tel qu’on ne le trouve pas dans les anthologies scolaires.

« La première femme dont il ait été amoureux à ma connaissance est une fille du Palais-Royal. Pendant qu’il était à l’Ecole polytechnique il allait tous les soirs avec plusieurs Bretons au bal du Plaisir. Pendant un an et demi il n’eut de société que celle des filles. Ce fut à ce bal qu’il devint amoureux d’une d’elles, au point d’y rêver toute la nuit, et de se lever avec des transports, dans sa chambre. Un jour qu’il avait la fièvre et le délire, il la demanda à grands cris ; il échappa à Coïc de lui dire : « Laisse-la ta salope. » Romain se leva et voulait le tuer. Cependant il ne l’a jamais enfilée. Il valsait avec elle tous les soirs, lui payait des rafraichissements, l’embrassait, mais ne l’enfilait point.

Je n’ai jamais pu tirer que ces faits à peu près, et actuellement, lorsqu’on lui en parle, il en rit en disant : « Laissez donc cette gousse-là! ».

Elle ne le branlait pas même. Voici comment Coïc et moi nous expliquions cela : il voulait pouvoir la respecter et tâcher de se la figurer digne de son amour.

Cette passion lui a laissé un grand amour pour les filles. Il y va beaucoup, sans s’en dégoûter jamais. L’hiver (de l’an XII), il ne quittait pas le Palais-Royal, connaissant presque toutes les filles, et a dépensé beaucoup avec une d’elles, nommée Joséphine. Il a autant de plaisir à foutre une fille qu’une femme honnête qu’il n’aimerait pas. »

Louis-Philippe débarrassera le Palais-Royal des filles. Il aurait mieux fait de débarrasser la France de la corruption, au contraire, il l’y installa et elle est toujours là. Lisez Lucien Leuwen, le meilleur portrait de la France sous Sarkozy.

Le Ministre de la Santé vient d’annoncer que, le 19 mai, les terrasses des cafés pourront rouvrir. Ma chronique de troisième vague s’arrêtera ce jour-là. Il me faudrait, comme Stendhal, trouver un café où j’aurais mes habitudes quotidiennes, où je connaîtrais les autres habitués, qui me raconteraient des histoires. Sans cela, je ne serai jamais un vrai Parisien.

Dessinateurs au Palais-Royal (Photographie André Lange-Médart)

Nous arrivons assez tôt, pour être sûrs de trouver place autour de la fontaine. Mais une classe de dessin occupe le terrain, chaises comprises. Un des jeunes dessinateurs a abandonné la sienne. Je la subtilise suivant le principe espagnol « Quien se fue de Sevilla, perdió su silla ». Il proteste et n’a pas tort. J’ai été un peu cavalier. J’invite les services municipaux en charge des jardins à réfléchir sur la question des doubles chaises, souvent occupées par une seule personne et qui constituent une déperdition inutile de la surface fessière disponible. En l’absence de chaises, vous être obligé de vous asseoir sur le rebord de la fontaine et d’entendre les confidences de votre voisin inconnu à son ami. « Elle m’a quitté. J’ai sombré, pendant plusieurs mois. Je n’ai pas essayé de la reconquérir. Je me sentais coupable, je l’avais un peu trompée. Elle est partie avec un homme marié, plus âgé qu’elle, avec des enfants. Un jour, je les ai vus ensemble, à table, en terrasse, rue Montorgueil. Je me suis approché pour aller la saluer, juste quelques mots. Elle a eu peur, elle croyait que j’allais cogner. Ce n’était pas mon intention. Je me suis éloigné et je me suis mis à chialer, à chialer. Cela va mieux. J’ai une copine. On se voit de temps en temps. Je ne suis pas sûr que je l’aime« . Les confidences d’homme à homme ne sont plus ce qu’elles étaient.

Classe de dessin au Palais-Royal (Photographie André Lange-Médart)
Classe de dessin au Palais-Royal (Photographie André Lange-Médart)
Classe de dessin au Palais-Royal (Photographie André Lange-Médart)
Classe de dessin au Palais-Royal (Photographie André Lange-Médart)

C’est l’heure du déjeuner. Comme les restaurants et bistrots sont fermés, les Parisiens ont pris l’habitude de venir là avec leur en-cas. Deux Allemandes mangent des pâtes froides, dans des raviers plastifiés. J’attends qu’elles aient terminé pour photographier le délicat chignon de celle qui me tourne le dos. Sa copine parle beaucoup, avec de tant en temps deux où trois en français qu’elle souligne en riant. « Décisions prises avec responsabilité ». La belle au chignon ne dit pratiquement rien, lui répond par des sourires intelligents. Finesse de quelques cheveux rebelles, libres dans la lumière. Les Parisiennes préfèrent le poulet tikka massala, servi dans des raviers en aluminium. Mina revient de la Rue Richelieu avec de délicieux pains yiddish, boeuf à la moutarde. Manger dans les parcs publics à Paris m’a toujours paru une hérésie, une sorte de relégation sociale. Cela remonte à cet été 68 où nous pique-niquions en famille au Jardin des Tuileries. Cela me semblait indigne. J’ai aussi souvent repensé à Jules Vallès racontant sa honte d’avoir été vu, mangeant un saucisson en rue, par la femme dont il était éperdument amoureux. J’essaie de me souvenir où j’allais me cacher pour manger le sandwich acheté au Gargantua, qui tenait roulotte à l’angle de la rue de la Huchette et de la rue de la Harpe. Un gobelet en polymère flotte sur les eaux de la fontaine.

Chignon au Palais-Royal (Photographie André Lange-Médart)

Je médite sur les rapports entre dessin et photographie en regardant les apprentis artistes au travail. Les dessinateurs aussi observent, mais pas de la même manière que moi. Le plus souvent, ils ont la tête baissée sur leur papier, comme des lecteurs penchés sur leur smartphone. Mais ils ont une capacité de retranscrire que je n’ai pas, ou que je n’ai plus. Quand j’étais gamin, j’aimais dessiner. Je me souviens d’un paysage de la Jungfrau dont j’étais très fier, que j’avais réservé à mon grand-père. Un professeur de dessin, je ne le nommerai pas, il est décédé, m’a détourné de ce plaisir.

Par hasard, ce matin, j’ai lu quelques textes de Comprendre une photographie de John Berger qui évoque cette question. Berger rapporte les propos d’une entrevue avec Cartier-Bresson, qui, à la fin de sa vie a abandonné la photographie pour le dessin. A la question « qu’est-ce qui indique que c’est la fraction de seconde décisive ? », le photographe répond : « Je préfère parler de dessin. Le dessin est une forme de méditation. Dans un dessin, on ajoute une ligne à une ligne, une partie à une autre, mais on ne sait jamais très bien ce que va devenir l’ensemble. Un dessin est toujours un voyage non achevé vers un tout…« . Pour Berger, la photographie est une « trace ». « Un dessin est une traduction : chaque signe tracé sur le papier est consciemment relié non seulement au modèle réel ou imaginaire, mais aussi à chacun des signes ou des vides qui sont déjà sur le papier. Ainsi une image peinte ou dessinée est tissée par l’énergie plus ou moins intense d’innombrables jugements. Chaque fois que dans un dessin paraît une représentation figurative, tout ce qui s’y rapporte a été médiatisé par la conscience, volontairement ou intuitivement. Dans un dessin, la pomme est faite ronde et sphérique ; dans une photographie, la rondeur, la lumière et l’ombre sur la pomme sont reçues comme des données« . Berger souligne d’autres supériorités du dessin : il a un langage alors que la photographie n’en aurait pas ; le temps d’un dessin n’est pas uniforme, il est arbitraire alors que dans la photographie tous les éléments qui la composent ont la même part de durée.

Sur notre gauche, la jeune dessinatrice aux cheveux bleus et son compagnon à la veste rouge sont partis. Arrive un beau couple. La fille, cheveux noirs et courts, andalouse peut-être, porte un superbe manteau blanc, taillé net, long, avec un grand carré noir à la Malevich, col levé, un peu froissé néanmoins. Chaussures blanches à hauts talons pointus. Ils s’assoient sur le rebord de la fontaine, commencent à s’embrasser. Le baiser des amoureux est un des éléments du langage des photographes, un thème codé par l’héritage, qu’il faut à chaque fois réinventer. Pourquoi Berger n’a-t-il pas compris cela ? Elle me tourne le dos, lui me fait face. Je ne vais pas oser. Mina est dans le champ, en train de lire 209, rue Saint-Maur. Soudain l’andalouse pousse la tête de son amant vers le bas, couvre son cou de baisers. Clic, clic. J’ai eu ma seconde décisive. Lui redresse la tête, n’a pas vu l’appareil. Deux chaises se sont libérées. Ils s’en vont.

Lorsque nous nous dirigeons vers la sortie, côté passage Pottier, ils sont là, assis. Elle l’embrasse avec fougue, longuement. Je me retourne. Clic, clic. Les froissures du manteau blanc n’apparaissent pas. La photo est jolie, mais banale.

Autre baiser au Palais-Royal (Photographie André Lange-Médart)

8 mai 2021

Je rejoins Mina et Mathieu au même endroit. C’est samedi. Le public autour de la fontaine est autre, sans intérêt. Je suis arrivé tard, j’ai photographié trois manifestations et un groupe de danseurs Place de la République. Je n’ai pas le temps de terminer mon petit cubain que déjà les gardiens nous poussent dehors. C’est l’heure de fermeture. Nous sortons vers la rue des Petits-Champs, côté Café Lemblin. Mina m’indique un pied qui prend le soleil à une fenêtre. Le petit cubain tire à sa fin. Clic, clic. Photographie au pied levé. Je me brûle les lèvres.

Le Canard Enchaîne sous les marronniers du Palais-Royal (Photographie André Lange-Médart)
Fenêtre au pied levé (Photographie André Lange-Médart)

Feuilletez l’album complet de la promenade ici.

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