Promenades de troisième vague. 25. De la visibilité en temps de pandémie

29 avril 2021

Hier, en passant devant la librairie Libralire, Rue Saint-Maur, mon attention a été attirée par un titre hugolien, Ceci tuera cela. Image, regard et capital d’Annie Le Brun et Juri Armanda. Je ne connais pas Juri Armanda, philosophe qui « vit à Vienne des arts visuels, du design et de l’architecture », mais Annie Le Brun est une étoile brûlante. Je suis loin de connaître toute son oeuvre, mais ce que j’ai lu d’elle, en particulier Les châteaux de la subversion et son catalogue de l’exposition Sade, attaquer le soleil, dont elle fut la commissaire, suffisent à me convaincre de lire son dernier livre. Annie Le Brun a rencontré André Breton en 1963 et fait partie du grouper surréaliste jusqu’à sa dissolution en 1969. Elle en a conservé cette pureté radicale, violente et rebelle, refusant le moralisme féministe autant que la marchandisation de l’art.

J’entre dans la librairie à mon retour d’une promenade du côté de la Rue Fontaine au Roi et du Canal Saint-Martin. Libralire a une table de livres d’essais toujours bien fournie. Je ne vois pas le livre. Alors que je m’apprête à interroger la libraire, une jeune femme lui demande « Avez-vous le livre d’Annie Le Brun qui est en vitrine ? ». Je lui aurais volontiers offert des roses. La libraire lui montre les quatre exemplaires; Le livre est quasi caché, dans l’ombre d’une encoignure. Position inverse de sa place vedette en vitrine, mais qui convient bien à cet essai sur la visibilité. « Ah ! Je le cherchais aussi ». La jeune lectrice me regarde, intriguée, et, prudente, se met à feuilleter l’ouvrage. Je prends l’exemplaire que me tend la libraire et passe directement à la caisse. Un livre d’Annie Le Brun, je l’achète les yeux fermés.

Le livre, dont les auteurs nous assurent qu’une grande partie a été écrite avant la pandémie, est une réflexion sur la profusion de production et de distribution d’images permises par les nouvelles technologies, Internet et ses algorithmes. Le propos, la critique de la visibilité, des technologies de surveillance, de la mainmise du capital sur l’image, serait banal si Annie Le Brun ne le revivifiait par la radicalité lyrique de quelques belles formulations et par la prise en compte du rôle nouveau de l’image en période de confinement.

Auteur non identifié, Affiche de soutien aux réfugies sans domicile. Rue Saint-Maur (Photographie André Lange-Médart)

« En fait, la pandémie portait au grand jour ce que nous avions jusqu’alors vécu, sans le savoir : depuis longtemps nous n’existions qu’en fonction de notre plus ou moins grande visibilité. Plus encore, celle-ci s’imposait comme la seule arme dont les masses disposaient dans ce qui était présenté comme une guerre sociale, économique et psychologique menée contre le virus.

Cette pandémie révélait aussi que l’image était désormais au coeur du dispositif visuel qui, pour combattre le virus invisible, lui opposait à travers des milliards d’images la totale visualisation d’un homme isolé qui, paradoxalement, incarnait la grande leçon que la technologie nous donnait en ce début de XXIe siècle : au plus fort de toutes les restrictions et mesures coercitives, la visibilité continuait d’être efficiente. Et chacun était en mesure d’en juger à partir de son propre corps. Prisonnier du confinement, celui-ci pouvait encore circuler librement à la condition de devenir une image. Rien ne résumait mieux la force programmatique de la nouvelle culture, dans laquelle nous étions entrés : tout ce que la société empêchait, l’image le permettait. Autrement dit, nous en étions arrivés au stade où l’image donnait à chacun l’illusion d l’existence dont il était privé, tel un espace de liberté censé compenser interdictions et contraintes. »

Rue de Vaucouleurs (Photographie André Lange-Médart)

En me promenant aujourd’hui avec Mina du côté de Belleville, du quartier du Combat, du Boulevard de la Villette, du Canal Saint-Martin encore, je pensais à ces propos d’Annie Le Brun, en m’interrogeant sur ma propre pratique de ces derniers mois. J’ai moi-même participé, pendant le premier confinement, à cette existence par l’image, diffusant quelques images de moi-même, de ma bibliothèque, de ce que je voyais par les fenêtres de mon appartement devenu refuge-prison. Mais c’est surtout dans les moments de liberté retrouvée, l’été dernier et surtout ces dernières semaines, avec l’instauration paradoxale de ce troisième confinement où les autorités médicales et gouvernementales nous incitaient à la promenade, que je me suis mis à produire et à diffuser de manière massive mes images, mes photographies, les offrant à mes amis, au Capital et aussi aux inconnus.

Boulevard de La Villette (Photographie André Lange-Médart)
Enseigne d’une ancienne librairie, Rue de Sambre et Meuse (Photographie André Lange-Médart)
Un livreur mange en vitesse sur sa moto, dans la cour d’un HLM Art Déco, Boulevard Simon Bolivar (Photographie André Lange-Médart)
Boulevard Simon Bolivar (Photographie André Lange-Médart)
Avenue Secrétan (Photographie André Lange-Médart)
Avenue Secrétan (Photographie André Lange-Médart)
Quai de Valmy (Photographie André Lange-Médart)

Pourquoi photographier, comme je le fais depuis quelques semaines, de manière aussi massive, quasi obsessionnelle, des photographies de peintures murales, quelle que soit leur qualité, de vieilles façades et de pauvres gens ? Est-ce la période historique qui me pousse à témoigner, mais à quoi bon ? Déjà on trouve en librairie des albums de photographies des villes complètement désertes, telles que je ne les ai pas vues, durant les premières semaines du premier confinement, l’an dernier, où la radicalité des rues désertes était sans commune mesure avec ce qu’elle a été ces deux derniers mois. Ce dont mes photographies témoignent, n’est-ce pas plutôt du retour, lent et progressif d’un retour de la vie sociale, mais aussi de la manière dont mon rapport à la ville a changé. La promenade pédestre, plutôt que le déplacement en métro, l’exploration de rues qui n’étaient pas fonctionnelles, et donc dédaignées, plutôt que le suivi des itinéraires routiniers ou recommandés, n’est-ce pas une conquête de liberté dont je puis créditer la pandémie ? Que m’importe, après tout, que Google enregistre mes déplacements, que Facebook fasse du profit avec mes messages et mes images, que Viewbook et Workpress encaissent chaque mois le montant de mes abonnements ? Oui, je suis visible (peu, très peu) par eux et pour eux. Les Parisiens et les Parisiennes promènent leurs chiens.

Mes inquiétudes sont ailleurs.

Les sapeurs-pompiers embarquent un SDF, Avenue Jean-Jaurès (Photographie André Lange-Médart)
Un photographe capte une nichée d’oiseau dans une écluse du Canal Saint-Martin. (Photographie André Lange-Médart)
Un graphiste au travail, Rue d’Aix (Photographie André Lange-Médart)
Rue Saint-Maur (Photographie André Lange-Médart)

Album complet de la promenade du 28 avril 2021, ici

et

Album complet de la promenade du 29 avril 2021, ici

3 commentaires

  1. Pour répondre à ton essentielle question de ta démarche ( de marche) photographique, je pense que tu as trouvé une formule qui moi m’intéresse prodigieusement : un amalgame d’histoire, de contemporain, souvent orienté vers l’insolite ( personnages étonnants, touchants, l’humanité quotidienne…), de réflexion personnelle, d’éléments de ta vie. Tu aimes la vie, les gens dans leur diversité, leur simplicité, leur proximité…
    On a vu trop de documents vides de gens. Assez étonnamment : la personne etonnante que tu fixes devant un portail ancien le met en évidence.
    Bien sûr les photos de cours privées, cadeau volé, se suffisent , dans leur habituelle solitude.
    Je partage ta réflexion concernant les déplacements enregistrés et même « l’appartenance » de la photo.

    Aimé par 1 personne

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