Promenades de troisième type. 22. Faust, les biches et la poule aux oeufs d’or

23 avril 2021

Changement sensible aujourd’hui à Paris. Le gouvernement a annoncé hier la réouverture des écoles le 26 avril, lundi. Et la probable réouverture des terrasses à la mi-mai. « Ce n’est pas si loin » a dit le Premier Ministre, toujours aussi benoît. Les jeunes Parisiens anticipent, avec ce sens de la transgression dont ils ont le secret. Rue Meslay, des jeunes ont installé une table, des sièges sur le trottoir et sirotent le vin blanc en dissertant de je ne sais quoi.

Terrasse clandestine, Rue Meslay (Photographie André Lange-Médart)

La rue Meslay, vous vous en souviendrez, je vous en parlais l’autre jour, est cette rue tranquille qui fait la jonction entre Temple et Sébastopol. Celle où est née George Sand, où l’on vend des vestes africaines de grand style et où s’est établi ce clochard lettré, que j’avais surnommé le Sardanapale de la mouise. Je suis revenu ici car ce clochard, en fait, est installé sous le porche du Passage du Pont aux Biches, qui m’intrigue, à la fois par son nom et par sa disposition. J’ai l’impression qu’en descendant les marches de l’escalier dans une sorte de petit tunnel, je vais entrer dans un Paris antique, inconnu, plein d’inattendues merveilles, peut-être dans une cour des miracles que n’osent pas mentionner les guides. J’y reviens donc. Sardanapale est endormi. La photographie de l’autre jour était plus intéressante.

Le clochard du Passage du Pont aux Biches (Photographie André Lange-Médart)

Hillairet explique le nom de ce Passage du Pont aux Biches, qui « vient du voisinage de l’ancienne rue du Pont-aux-Biches qui devait elle-même son nom à un pont sur l’égout longeant la rue Notre-Dame-de-Nazareth et à une enseigne représentant des biches. Ce cul-de-sac, long d’une trentaine de mètres, se heurtait à la butte des Trois-Moulins, amoncellement des terres provenant du creusement des fossés de l’enceinte de Charles V. Le mamelon ainsi créé fut alors bastionné et incorporé dans le rempart tandis qu’un fossé défendait son versant nord. En 1652, on n’y comptait plus que trois moulins et une maison. Cette butte, en partie aplanie sous Louis XIV, est reconnaissable de nos jours par la montée en escalier du passage du Pont-aux-Biches et par la chaussée du boulevard Saint-Martin qui la traverse en tranchée. Le passage du Pont-aux-Biches a été prolongé jusqu’à la rue Meslay en 1881. »

Le passage du Pont aux Biches (Photographie André Lange-Médart)
Le passage du Pont aux Biches (Photographie André Lange-Médart)
Le passage du Pont aux Biches (Photographie André Lange-Médart)

Le tunnel en escalier est un peu sombre. Sur un palier, un jeune africain a établi son matelas et regarde ma caméra avec inquiétude. Je ne vais pas le fusiller ainsi, à bout portant. Enfin s’ouvre la lumière du cul-de-sac, désert, lumineux, très propret, agrémenté d’une fontaine Wallace.

C’est à Aragon que je dois de connaître le nom de ses élégantes fontaines qui donne un peu de poésie à la moindre place de Paris où on les trouve. (Il y en aussi une sur la Place du Rossio à Lisbonne, et d’autres à Montréal).

« Pliez les réverbères comme des fétus de paille
Faites valser les kiosques les bancs les fontaines Wallace
Descendez les flics
Camarades descendez les flics (…) »

Aragon regrettera ce texte d’appel au meurtre. J’y repense alors qu’à Rambouillet, aujourd’hui, un islamiste tunisien vient d’égorger une fonctionnaire d’un commissariat de police. La licence poétique révolutionnaire des années 30 est dérisoire face à la barbarie ambiante.

Rue Notre-Dame de Nazareth (Photographie André Lange-Médart)

J’aurais dû prendre la rue Volta – l’ancienne rue du Pont-aux-Biches. Je lirais trop tard qu’on peut y voir la plus ancienne maison de Paris. Ce sera pour une autre fois. Elle mène jusqu’à la rue au Maire, et donc vers Beaubourg. J’aurais pu prendre la Rue Notre-Dame-de Nazareth sur la gauche, si j’avais su qu’il y a là une vieille synagogue construite par des Juifs allemands. Mais non, je la prends bêtement à droite. Rue sans grand intérêt, avec ses devantures de grossistes en textile qui indiquent qu’on est déjà un peu dans le Sentier et de magasins de services, serruriers, graveurs, matériel électrique, yoga, Monde Vegan. Le camion des éboueurs avance lentement, provoque une queue de voitures, dont l’une, occupée par quatre loulous beurs, impose un rap brutal à toute la rue. Je continue cependant à la longer au-delà de la Rue Saint Martin. Je traverse le Sébasto.

Hôtel de Saint-Chaumond, Boulevard de Sébastopol (Photographie André Lange-Médart)

Le porche du 131 est ouvert. Je m’y risque et découvre, dans une cour, la façade ornée de l’hôtel de Saint-Chaumond. J’en découvre l’histoire dans le Tableau historique et pittoresque de Paris, depuis les Gaulois jusqu’à nos jours. de J.B. de Saint-Victor :

« Ce lieu, qu’on nommoit, au commencement du 17e siècle, la Cour Bellot, avoit reçu son nouveau nom de Melchior Mitte , marquis de Saint-Chaumond, qui, en 1631 , en avoit fait l’acquisition, et qui, s’étant également rendu propriétaire de dix maisons environnantes, avoit fait bâtir un hôtel sur ce vaste emplacement. Cette propriété, passée depuis en d’autres mains , étoit alors en vente, et les Sœurs de l’Union-Chrétienne se trouvèrent en état de l’acheter pour la somme de 92,000 liv. Le contrat d’acquisition fut passé le 30 août 1683. Le roi autorisa encore cette translation par de nouvelles lettres-patentes données au mois d’avril 1687, et enregistrées le 18 novembre de la même année, lesquelles portent expressément que cette maison ne pourra être changée ni convertie en maison de profession religieuse ; que les soeurs qui y sont actuellement et celles qui leur succèderont seront toujours en l’état de séculières, suivant leur institut. Cette formalité nécessaire pour rendre un établissement légal n’étoit cependant pas entièrement remplie lorsque les Filles de l’Union-Chrétienne vinrent à Paris ; car elles s’y rendirent au commencement de l’année 1685, dès que l’acte qui assuroit leur possession eut été ratifié, et, au mois de février suivant, leur chapelle fut bénite sous l’invocation de Saint-Joseph.

Une partie de cette maison, ainsi que la chapelle, avoient été rebâties en 1781, sur les dessins de M. Convers, architecte de la princesse de Conti. Ce fut cette princesse, protectrice de la communauté de Saint-Chaumont, qui en posa la première pierre, et l’année suivante la bénédiction en fut faite par l’archevêque de Paris. Cette chapelle, dont la façade existe encore, offre une décoration composée de colonnes ioniennes, au-dessus desquelles règne une voûte ornée de caissons. On voyoit sur le maitre-autel un tableau re- présentant une Nativité, par M. Ménageot, peintre du roi.

C’est dans le jardin de cette maison, où logea autrefois le duc de La Feuillade, que fut jetée en fonte la statue de Louis XIV, qui étoit sur la place des Victoires. »

Un peu plus haut sur le Sebasto, un grillage permet d’apercevoir un passage, le passage Lemoine, qui est une voie privée, menant jusqu’à la Rue Saint-Denis. Je me prépare à prendre une photo mais un jeu gars noir me voit et crie « Pas de photo ! ». J’essaye de lui explique que c’est le passage qui m’intéresse, pas lui. Il se rapproche, un peu menaçant « Pas de photo, j’ai dit ! ». Quelle est son autorité pour décréter cela, je ne sais. Je n’insiste pas et dois me contenter de vous livrer une photo d’Atget, datant de 1907.

Passage Lemoine en 1907 (Photographie ; Eugène Atget).

Il ne me reste, pour arriver au Sentier, qu’à reprendre cette rue Blondel où les dames qui attendent me demandent, comme d’habitude, de ne pas les photographier. Il faut être prudent dans le quartier : on se souvient encore qu’un photographe, il y a une quarantaine d’années, s’est fait poignarder Rue Saint-Denis. (Je réponds ainsi à la demande d’un ami sociologue que mon passage précédent dans cette rue semble avoir émoustillé).

Entrée du Passage du Caire, Rue d’Alexandrie (Photographie André Lange-Médart)

Je monte la rue Sainte-Foy et découvre une entrée du Passage du Caire. Je croyais celui-ci condamné depuis que j’étais passé devant l’entrée barricadée que j’avais photographiée le mois dernier Rue du Caire. Je découvre que le passage a un plan triangulaire et qu’il compte en fait de nombreuses entrées. Mais à l’intérieur, quelle désolation : la plupart des volets sont baissés. Je ne sais trop si c’est une conséquence de la situation sanitaire, des vacances ou d’une crise économique du commerce en gros de textile plus profonde. Ne sont guère visibles que les vitrines de magasins de mannequins.

Passage du Caire ( (Photographie André Lange-Médart)
Passage du Caire (Photographie André Lange-Médart)
Passage du Caire (Photographie André Lange-Médart)
Passage du Caire (Photographie André Lange-Médart)

Je parcours le passage dans ses divers couloirs sinistres et le quitte pour rejoindre la librairie Petite Egypte, rue des Petits Carreaux. J’aime bien y trainer car elle met en valeur des livres peu poussés ailleurs d’anthropologie de l’image, de sociologie, de photographie. Mais, pour le coup, j’achète Le Comte de Monte Cristo. Depuis que j’ai convaincu Pascal Durand de lire Valery Larbaud, il faut bien que je lui rende la politesse de lire le roman de Dumas, dont il a à plusieurs reprises, analysé l’intérêt pour une archéologie des médias. De le relire en fait, car je l’ai lu en 1968 et j’ai bien l’intention de continuer mon feuilleton « Paris par procuration ».

Rue d’Aboukir (Photographie André Lange-Médart)
Rue d’Aboukir (Photographie André Lange-Médart)
Rue d’Aboukir (Photographie André Lange-Médart)

Je fais un peu de cabotage Rue d’Aboukir et alentours. Ici aussi, les volets sont baissés, mais quelques magasins proposent, derrières des vitres sales, des tenues d’un autre âge. Un homme gratte avec dépit son billet de loterie Illiko. D’autres ont créé leur bistrot sur le couvercle d’une poubelle. Je m’amuse aussi des noms de ces magasins Faust, Vie ta vie, Soie pour Soi…Je me souviens que, dans Les Misérables Hugo notait le goût des commerçants et tenanciers de bistrots pour les mauvais jeux de mots. Le poteau rose.

Rue d’Aboukir (Photographie André Lange-Médart)
Rue d’Aboukir (Photographie André Lange-Médart)

Rue Chénier, je risque malgré tout une photo d’une dame qui attend, rien que pour le nom du restaurant qui sert de décor. Ma p’tite poule aux oeufs d’or. Et puis, Rue Sainte-Apolline, une dernière photo de volet baissé, pour la route, avec son diable abandonné aux couleurs harmonisées avec le décor. Exhaltation !

Ma P’tite Poule aux oeufs d’or (Photographie André Lange-Médart)
Exaltation, Rue Sainte-Apolline (Photographie André Lange-Médart)

Feuilletez l’album complet de cette promenade ici

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