Souvenirs de Marc Ferro

Marc Ferro vient de nous quitter. C’était un grand monsieur. Son ouvrage Cinéma et histoire est un classique. Ce n’est pas un ouvrage d’histoire du cinéma, mais un des premiers livres, peut-être le premier en français, à poser que le cinéma, y compris le cinéma de fiction, peut constituer un matériau pour l’historien. Les spectateurs des premières années d’ARTE se souviendront du cycle d’émissions Histoire parallèle, qu’il a consacrées, avec son collègue allemand Klaus Wenger, à l’analyse de la Seconde Guerre mondiale vue à travers les bandes d’actualités cinématographiques.

Peut être une image de 2 personnes et intérieur
Marc Ferro jouant son propre rôle, en compagnie de Maria de Medeiros, dans le film Hitler à Hollywood de Frédéric Sojcher.

C’était un homme à l’esprit vif, et plein d’humour. Je l’ai entendu un jour, dans une conférence, raconter son voyage au Birobidjan, la république juive créée par Staline aux confins de la Sibérie, à la frontière avec la Mongolie. Si mon souvenir est exact, il avait visité une usine de production de chaussettes. « C’était l’Etat idéal : les Juifs dirigeaient, la bureaucratie était composée de bureaucrates et les Chinois travaillaient ».

J’avais fait sa connaissance près de Moscou, en janvier 1991, à l’occasion du séminaire que Kiril Razlogov avait organisé, dans un sanatorium du Parti, perdu dans une campagne enneigée à la Docteur Jivago, en marge du Festival des Films interdits. La première guerre du Golfe venait de commencer. Nous n’avions aucune information sur ce qu’il se passait. Ferro était un des rares d’entre nous à comprendre le russe. Il avait repéré que le journaliste qui présentait le journal télévisé était le même que celui qui avait annoncé l’invasion de l’Afghanistan. Il y voyait un retour des durs du Parti communiste et diagnostiquait une alliance rouge-brun qui ferait tomber Gorbatchev. Il nous avait parlé d’une bobine qu’il venait de retrouver, où l’on voyait un Lénine heureux, faisant une pause durant un congrès du parti, riant. Il avait pu identifier que, ce jour-là, Lénine avait eu la rare possibilité de voir son fils illégitime. J’avais fait remarquer que Hegel et Marx aussi avaient eu des enfants illégitimes. Il m’avait regardé derrière ses grosses lunettes, comme si ma remarque était incongrue. « Ils n’étaient pas les seuls ».

22 avril 2021

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