Promenades de troisième vague. 19. En fuyant Montmartre

Mon tableau de Paris au temps de ce confinement paradoxal ne serait pas complet s’il n’incluait un retour à Montmartre. Pour mon grand-père, Paris c’était Montmartre : il me parlait des peintres de la Place du Tertre, du petit Poulbot et des chansonniers du Boulevard Rochechouart, qui se moquaient des membres de leur public. Combien de fois m’a-t-il raconté l’histoire du gamin répondant « Monsieur, est-ce que vous mouchez dans un mouchcechouard ? ».

Autant le dire d’emblée : je n’aime pas Montmartre. Chaque fois que j’y vais, j’y éprouve la même envie de fuir. J’y ai déjà fait quelques reportages : le kitsch touristique autour du Sacré-Coeur, l’étrange Paroisse Saint-Jean en ciment armé, le Mur de l’amour, Place des Abbesses, occasion de photographier des filles jolies. Mais ici, le stéréotype, la carte postale menace à chaque clic. La basilique du Sacré-Coeur est de sinistre histoire. J’ai beau ne pas être woke, je ne protesterais pas si quelque Comité révolutionnaire de l’urbanisme parisien décidait de la faire sauter. Mais pour mettre quoi à la place ?

La butte Montmartre en 1877

« La Butt’ Roug’, c’est nom ». Montand devait chanter cela d’un ton encore trop guilleret. pour marquer tragiquement les esprits. Les paroles pourtant, sont claires.

La Butt’ Roug’ c’est son nom, l’baptêm’ s’fit un matin
Où tous ceux qui montaient roulaient dans le ravin…
Aujourd’hui y’a des vign’s, il y pouss’ du raisin
Qui boira ce vin-là, boira l’sang des copains !

Vive la Commune, 1871 (Photographie André Lange-Médart)

Mon grand-père, très instituteur IIIè République, radical-socialiste fier d’avoir serré un jour la main d’Emile Vandervelde, ne m’a jamais parlé de la Commune de Paris. Son auteur de référence était Anatole France, mais je ne sais si il a lu cette lettre dans laquelle l’auteur des Dieux ont soif traite la Commune de « comité des assassins », de « bande de fripouillards », de « gouvernement du crime et de la démence ». Je dois à mon ami d’alors, feu Jean-Pierre Hautier, d’avoir découvert en 1971, l’année du centenaire, la chanson de Jean Ferrat et L’Insurgé de Jules Vallès.

Louise Michel, le 21 mai, veut « faire sauter la butte quand les Versaillais seront entrés ». Elle se positionne au cimetière : « Par cette nuit claire, tout embaumée du parfum des fleurs, les marbres semblaient vivre. (…)Je voulus y retourner seule, cette fois l’obus tombant tout près de moi à travers les branches me couvrit de fleurs, c’était près de la tombe de Murger. La figure blanche jetant sur cette tombe des fleurs de marbre, faisait un effet charmant, j’y jetai une partie des miennes et l’autre, sur la tombe d’une amie, madame Poulain, qui était sur mon chemin ». Elle quitte le cimetière lorsque l’attaque commence. « J’arrive à la mairie de Montmartre : sur la place pleurait un jeune homme qu’on ne veut pas employer, il n’a pas de papier, rien – il me le raconte ; mais je n’ai pas le temps. – Venez, lui dis-je, et en demandant du renfort à La Cecilia, je lui montre le jeune homme, qui lui dit-il, est étudiant, il n’a pas encore combattu, et il veut combattre. La Cecilia le regarde, – il lui fait bon effet. – Allez, dit-il ».

Aucun souvenir de ce jeune homme sur la Place du Tertre. Mais celle-ci, contrairement à son habitude, est quasi déserte. Les terrasses des restaurants sont fermées. pas de touristes américains, pas de touristes asiatiques. La majorité des peintres portraitistes attend en vain le client. Deux d’entre eux jouent aux dés. Il n’y a plus de découpeurs de silhouettes. Rue Norvins, je renverse les rôles.

Place du Tertre (Photographie André Lange-Médart).
Place du Tertre (Photographie André Lange-Médart).
Place du Tertre (Photographie André Lange-Médart).
Place du Tertre (Photographie André Lange-Médart).
Place du Tertre (Photographie André Lange-Médart).
Rue Norvins (Photographie André Lange-Médart)

Je ne vais pas reprendre ici l’histoire de la butte pendant la Commune. Les dernières lignes de l’article « Montmartre » du Dictionnaire de la commune de Bernard Noël suffiront : « Au fur et à mesure de leur avancée, les Versaillais commencent un massacre, qui se poursuivra plusieurs jours, simplement parce que c’est à Montmartre que l’on a assassiné les « généraux » et que tout habitant y est donc suspect. Pour expier ce crime, les Versaillais fusillent 42 hommes, 3 femmes et 4 enfants dans le jardin de la rue des Rosiers, où les généraux avaient été abattus. Par centaines, des gens sont contraints de se mettre à genoux dans ce jardin, le front contre terre. Parfois, on les tue ; parfois on les dirige vers les bastions voisins, mais là encore, de temps en temps, on en fusille un devant les autres, pour l’exemple, en attendant que la masse soit conduite en prison. Camille Pelletan, qui a étudié la répression à Montmartre pour son livre, la Semaine mai (1880), déclare qu’autant de rues comptait la Butte autant on peut compter de tueries ».

La Ville de Paris a beau avoir donné un jardin à Jean-Baptiste Clément et à Louise Michel un square, bien peu de choses, ici, évoquent le souvenir de la Commune. La vulgarité domine. Heureusement, quelques artistes de la mémoire veillent. Un petit tag rouge sur les escaliers du parvis ; une grande affiche collée dans une encoignure de la rue du Mont-Cenis, à côté du paysage de la Ville.

Rue du Mont-Cenis (Photographie André Lange-Médart)
Parc Nadar (Photographie André Lange-Médart)
Le vieil accordéoniste de la Rue Azaîs (Photographie André Lange-Médart)
Pause escalier (Photographoie André Lange-Médart)
Les deux capuches (Photographie André Lange-Médart)

Nous faisons une pause au square Suzanne Buisson. Petit cubain à l’ombre nette des platanes manchots. Mathieu nous attend au métro Abbesses. Nous descendons la rue Lepic en cavalant pour le rejoindre. Pas envie de remonter, trop de monde. La visite du cimetière, ce sera pour une autre fois. Le 23 mai, peut-être.

Nous décidons de descendre vers le IXème bourgeois. J’avais oublié qu’au 75 se trouvait la Brasserie des Martyrs que fréquentaient Baudelaire, Jules Vallès, d’autres « bohèmes faméliques » nous dit Jacques Hillairet. « L’endroit où l’on causait le plus et où buvait le moins » (Théodore de Banville). Il reste, au 93, un Bistrot des Martyrs.

Rue des Martyrs (Photographie André Lange-Médart)
Rue des Martyrs (Photographie André Lange-Médart)
Rue des Martyrs (Photographie André Lange-Médart)
Rue des Martyrs (Photographie André Lange-Médart)

Une observation du piéton de Paris, en ces temps de fermeture de terrasses de bistrots, est qu’il est difficile de trouver un banc pour s’asseoir. A défaut, les gens s’assoient à même le trottoir, ou sur les murets, sur les seuils. C’est le cas Boulevard Trudaine, que nous empruntons pour découvrir une des dernières « boîtes à sable » de Paris et le collège où enseigna Stéphane Mallarmé.

Avenue Trudaine (Photographie André Lange-Médart)
La lectrice de l’Avenue Trudaine (Photographie André Lange-Médart)
Boîte à sable, Avenue Trudaine (Photographie André Lange-Médart)

Nous continuons à descendre la rue de Rochechouart pour finalement trouver un banc dans l’agréable Square Montholon. Sous les centenaires platanes d’Orient on a érigé un monument aux ouvrières du quartier. En 1871, la bourgeoisie versaillaise fusillait ses ouvrières, en 1908, elle leur élève une statue, pour leur donner l’air heureux et souriant.

Square Montholon (Photographie André Lange-Médart)

Le quartier m’est quasi terra incognita. Nous continuons à descendre. La rue Papillon, puis la Rue du Faubourg Poissonnière. Dominique Leroy, professeur à l’Université d’Amiens et auteur d’une remarquable histoire économique de l’opéra, m’avait montré-là un grenier mansardé qu’il se proposait de me louer. C’était en avril 1986. Je venais de terminer ma thèse, voulais trouver quelques possibilités de continuer mes travaux. Ce fut lors de ce passage incognito à Paris que Robert Wangermée appela mon patron, Jacques Dubois, pour signaler qu’un poste de chargé d’études m’attendait à Manchester. Topographie des souvenirs.

Rue Faubourg Poissonnière (Photographie André Lange-Médart)
Rue Faubourg Poissonnière (Photographie André Lange-Médart)

Un étrange passage en tunnel nous mène à la Rue Ambroise-Thomas. Elle s’est élevée sur le lieu où brula l’ancien entrepôt des décors de l’Opéra. A côté de belles façades ornées d’immeubles hausmaniens (l’un d’eux est occupé par un « Hôtel pour félins urbains »), de grandes fenêtres avec encadrement de fer indiquent un passé industriel, non documenté.

Rue Ambroise-Thomas (Photographie André Lange-Médart)

Nous voici enfin rue du Conservatoire. A l’angle de la Rue Sainte-Cécile, le petit dôme du Comptoir national d’escompte, dont l’immeuble imposant constitue un « remarquable exemple d’architecture bancaire » (Wikipedia).

Le Comptoir national d’escompte, Rue du Conservatoire Rue Faubourg Poissonnière (Photographie André Lange-Médart)

Sur le trottoir, deux joggers rendent hommage à Hector Berlioz. Aux fenêtres, les inévitables calicots « Culture sacrifiée », « Roselyne, que fais-tu ? ».

Tout cela serait resté tristounet, si venus de la Rue Bergère, un chant collectif, harmonieux et joyeux, lancé à tue-tête, amplifié par les murs du quartier désert, n’était venu jeter une allégresse inattendue. Je prépare en vitesse le mode rafale. Les voilà, ils tournent à l’angle et viennent vers nous. Au milieu de la rue, trois jeunes hommes marchent d’un pas rapide, théâtral et conquérant, fiers comme des choristes qui s’avanceraient vers l’avant-scène dans je ne sais quel opéra de Verdi ou de Massenet. Le premier, foulard de soie et veste à laquelle il manque un bouton (comme au paletot de Guillaume Apollinaire), a les cheveux dressés tel un Gavroche. Celui du milieu, veste côtelée, col ouvert, barbu, un rien sévère comme un dottore des années 70, porte une cigarette à ses lèvres, le troisième, veston, gilet, cravate, lunettes rondes, arbore un canotier. Il a un petit côté Harold Lloyd. Ils chantent en français, mais, comme le dira Mina, il y avait quelque chose d’italien, de Novecento, dans l’ensemble. Leur chant résonne dans l’espace urbain silencieux. Lorsqu’ils passent à mes côtés, je lève le pouce tel un empereur satisfait. Ces trois-là ont fait notre promenade.

Les trois chanteurs de la Rue du Conservatoire Rue Faubourg Poissonnière (Photographie André Lange-Médart)

Pour en voir plus, feuilletez l’album complet de la promenade ici.

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