Promenades de troisième vague. 13. Bella Ciao à Belleville et les Goncourt à Ménilmontant

10 avril 2021

J’ai toujours cru que l’étymologie de Ménilmontant associait le moulin et la montée. Eh bien non ! Hillairet m’apprend qu’il existait un petit village, formé autour d’un « mesnil » ou villa, identifié dans une charte de 1124 comme Mesnolium mali temporis, le mesnil du mauvais temps. Cela tombe bien, le temps est à la pluie. Comme la rue de Ménilmontant est un peu raide, je vais m’y prendre autrement : je vais monter par la Rue Jean-Pierre Timbaud et le Parc de Belleville.

Au coin de la Rue Jean-Pierre Timbaud et de la rue Edouard Lockroy (Photographie André Lange-Médart).
Coin de la Rue Jean-Pierre Timbaud et de la Cité d’Angoulème (Photographie André Lange-Médart).
Maison de la Métallurgie (Photographie André Lange-Médart).
Le répit du travailleur, Jean-Jules Pendaries (Photographie André Lange-Médart)

La rue Jean-Pierre Timbaud s’appelait autrefois la Rue d’Angoulême du Temple. Elle a été percée dans la seconde moitié du 19e siècle, mais correspond au lit d’un ruisseau qui descendait de Belleville et allait se jeter dans un bras de la Seine qui correspond à la courbe du Boulevard Richard-Lenoir. On lui a donné après la guerre le nom d’un syndicaliste, militant de la CGT, qui fut fusillé par les nazis. Il reste dans la rue d’autres traces du passé syndical du quartier : sur une petite placette on peut voir, face à la Maison des Métallos une statue Le répit du travailleur, sculptée par Jean-Jules Pendaries, un précurseur du réalisme socialiste qui n’avait pas le talent de notre Constantin Meunier.

Librairie et Editions Albouraq, Rue Jean-Pierre Timbaud.
La petite dame de la rue Jean-Pierre Timbaud (Photographie André Lange-Médart)
La petite dame de la rue Jean-Pierre Timbaud (Photographie André Lange-Médart)

Je photographie une petite dame en fourrure. Quelques minutes plus tard, alors que je suis occupé à analyser l’offre de livres dans une de ces librairies, la petite dame vient vers moi et me demande sur un ton ironique « Vous allez vous convertir ? Il faut entrer à l’intérieur, mais la librairie un peu plus haut est encore mieux« . J’interromps Frehel, qui était en train de chanter dans le casque. La petite dame a visiblement envie de faire causette. Elle me raconte qu’elle a fait mai 68. « Je n’étais pas étudiante, mais je courrais sur le boulevard Saint-Michel avec mon frère. C’était un grand bouleversement. Mes parents ne comprenaient pas ». Je lui dis que j’ai commencé à me sentir vieillir lorsque j’ai réalisé que mes étudiants et étudiantes étaient né en 68. Elle m’explique que le quartier change beaucoup. « Beaucoup de commerces ferment. Surtout ceux qui étaient tenus par des vieux. Ils partent sans dire au revoir. Peut-être vont-ils s’installer dans le midi ». Son frère faisait de la photographie en Camargue. Je lui demande si je puis la photographier. L’idée l’amuse. « Est-ce que je dois mettre mon masque ?« . Je lui réponds que c’est dommage que les masques masquent les visages, mais que, finalement, du point de vue photographique, c’est un élément intéressant, qui fait époque.

Rue Jean-Pierre Timbaud (Photographie André Lange-Médart)

Comme dans la rue Oberkampf et la rue Saint-Maur, on trouve ici pas mal de cafés cool et de petits restaurants. Tout est fermé évidemment, les volets métalliques sont abaissés affichant tristement sur leurs tags sans génie. Mais la Rue Jean-Pierre Timbaud est aussi connue pour sa mosquée Omar, qui fut un des points de rencontre des radicaux et de départ vers la Syrie. Il y a quelques années, on pouvait encore y voir des prières de rue. Plusieurs librairies coraniques et des magasins de vêtements traditionnels contrastent avec le côté débridé des oeuvres de street art. La devanture la plus soignée est celle d’une agence de voyage d’Arabie saoudite. Entre Les Pieds Nickelés et le Coran, il faut choisir !

Les Pieds Nickelés, rue Jean-Pierre Timbaud (Photographie André Lange-Médart).
Parc de Belleville (Photographie André Lange-Médart).

La dernière fois que j’étais venu au Parc de Belleville, en juin 2015, se tenait dans un petit amphithéâtre ouvert un festival Irrueption de rap et de free style. Les organisateurs avaient été tellement contents de mon reportage photo qu’ils m’avaient demandé si ils pouvaient les utiliser pour leur journal. « Vous savez, c’est important pour convaincre la Mairie ! ». J’avais bien sûr accepté, mais je n’ai jamais reçu le journal. Le parc est moins animé aujourd’hui. Quelques filles discutent près des eaux croupies du bassin. Un groupe d’Africains discute de la multiplicité des langues. Des amoureux s’embrassent. Une famille admire la beauté du paysage urbain. Deux gamines se filment en train d’essayer un pas de danse.

Parc de Belleville (Photographie André Lange-Médart).
Parc de Belleville (Photographie André Lange-Médart).
Parc de Belleville (Photographie André Lange-Médart).

Je ne m’attarde pas. Je descends par la rue Henri-Chevreau où quelques affichent commémorent la Commune de Paris. Au croisement avec la Rue de la Mare, une voiture de police, face à la librairie Jargon libre, « Lieu d’archive, d’étude et de conspiration », bloque l’accès. Que se passe-t-il ? Un incendie, un meurtre, un attentat ? Grand moment d’émotion : une foule joyeuse et festive remonte la rue et une petite fanfare tintamarre Bella Ciao. Cette musique me fend toujours le coeur. Aucun drapeau, aucun panneau de revendication. Quand les trompettes s’arrêtent, des cris s’élèvent « Vive la Commune ! Vive la Commune ! ». Et les musiciens enchaînent avec l Partigiani en remontant vers le Parc. Je les suis un moment dans la rue de la Couronne. La mémoire révolutionnaire a son cours et ma promenade le sien.

Hommage à la Commune de Paris (Photographie André Lange-Médart).
Hommage à la Commune de Paris (Photographie André Lange-Médart).
Hommage à la Commune de Paris (Photographie André Lange-Médart).
Hommage à la Commune de Paris (Photographie André Lange-Médart).
Hommage à la Commune de Paris (Photographie André Lange-Médart).

Je remonte la rue de la Mare. Dans un atelier militant se vendent des affiches Louise Michel et autres imprimés de commémoration. Un peu plus haut, des roses et des oeillets ont été accrochés sur le mur d’une boutique de modiste. Je comprends qu’Estelle s’en est allée et qu’elle était populaire ici.

Hommage à la Commune de Paris (Photographie André Lange-Médart).
Rue de la Mare. Hommage à Estelle, modiste (Photographie André Lange-Médart)
Au coin d ela Rue de la Mare et de la Rue de la Cascasde (Photographie André Lange-Médart).
Rye de la Cascade (Photographie André Lange-Médart).
Rue de la Cascade (Photographie André Lange-Médart).
Le regard Saint-Martin (Photographie André Lange-Médart).
Rue de la Cascade (Photographie André Lange-Médart).

Rue de la Mare, il y avait réellement une mare. Des chutes d’eau avaient été aménagées pour recueillir les eaux de Belleville et les conduire dans le regard Saint-Martin, cette petite construction de pierre qui est en bas de la rue de la Cascade, riche en oeuvres de street art. J’aurais dû mieux me documenter avant de me mettre en route. Je rate l’inscription en latin, qui explique : « Fontaine coulant d’habitude pour l’usage commun des religieux de Saint-Martin de Cluny et de leurs voisins les Templiers. Après avoir été trente ans négligée et pour ainsi dire méprisée, elle a été recherchée et revendiquée à frais communs et avec grand soin, depuis la source et les petits filets d’eau. Maintenant enfin, insistant avec force et avec l’animation que donne une telle entreprise, nous l’avons remise à neuf et ramenée plus qu’à sa première élégance et splendeur. Reprenant son ancienne destination, elle a recommencé à couler l’an du Seigneur 1633, non moins à notre honneur que pour notre commodité. Les mêmes travaux et dépenses ont été recommencés en commun, comme il est dit ci-dessus, l’an du Seigneur 1722 ».

Rue de Ménilmontant (Photographie André Lange-Médart).
Rue de Ménilmontant (Photographie André Lange-Médart).
Rue de Ménilmontant (Photographie André Lange-Médart).

J’arrive enfin Rue de Ménilmontant. Il fait brumeux et l’horizon du centre parisien se perd un peu dans le flou. Je m’étais mis en tête de monter jusqu’au Square des Saint-Simoniens. Mais de la Maison des Saint-Simoniens, il ne reste qu’une photo.

Maison habitée par les Saints-Simoniens, rue de Ménilmontant N° 145 :  [impression photomécanique] : impression photomécanique | Gallica
La Maison des Saint-Simoniens
Pavillon Carré de Beaudoin (Photographie André Lange-Médart).

A défaut, je découvre une folie de style palladien, appelée parfois Pavillon Pompadour, suivant une légende, démentie par la critique des historiens, qui attribuait la propriété du terrain à la maîtresse en chef de Louis XV. La façade actuelle a été construite pour un certain Nicolas Carré de Beaudoin. De retour dans ma bibliothèque, je découvre que la propriété en est ensuite passée à la famille Goncourt. Edmond s’en souvient avec frémissement :

« Dans ce temps, ma tante possédait à Ménilmontant, une ancienne petite maison, donnée par le duc d’Orléans à Mlle Marquise ou à une autre illustre impure.

Oh ! le lieu enchanteur, resté dans ma pensée, et que, de crainte de désenchantement, je n’ai jamais voulu revoir depuis ! La belle maison seigneuriale du XVIIIe siècle, avec son immense salle à manger, décorée de grandes natures mortes, d’espèces de fruiteries tenues par des gorgiases flamandes, aux blondes chairs, et qui étaient bien certainement des Jordaens ; la belle maison seigneuriale, avec ses trois salons aux boiseries tourmentées, avec son grand jhardin à la française, où s’élevaient deux petits temples à l’Amour, et avec son potager aux treilles à l’italienne, farouchement gardé par le vieux jardinier Germain, qui vous jetait son râteau dans les reins, quand il vous surprenait à voler des raisins ; et avec son peyit parc, et au bout du parc, son bois ombreux d’arbres verts, où étaient enterrés le père et la mère de ma tante, et encore avec des dédales de communs et d’écuries, au fond d’une desquelles, on trouvait un original de la famille, occupé à fabriquer une voiture à tros roues, et qui devait, un jour, aller toute seule !

Mais, dans cette maison, mon lieu de prédilection était une salle de spectacle ruinée, devenue une resserre d’instruments de jardinage : une salle aux assises des places effondrées, comme en ces cirques, en pleine campagne, de la vieille Italie, et où je m’asseyais sur les pierres disjointes, et où je passais des heures à regarder, dans le trou noir de la scène, des pièces qui se jouaient dans mon cerveau.« 

Comment s’étonner, dès lors, qu’ayant bénéficié d’un cadre si doux, perdu dans un quartier ouvrier, les Goncourt aient ressenti une attraction/répulsion inquiète pour le monde populaire. Le 3 décembre 1871, quelques mois après la Semaine sanglante, Edmond note : « Le peuple, la canaille si vous voulez, a pour moi l’attrait des populations inconnues et non découvertes, quelque chose de l’exotique que les voyageurs vont chercher avec mille souffrances dans les pays lointains ». Mais la répulsion l’emporte. Paul Lidsky dans son ouvrage Les écrivains contre la Commune (livre un peu mythique, paru en 1970 chez Maspero, dont nous parlait Jacques Dubois et que viennent opportunément de rééditer les Editions La Découverte) note que, bien que Germoinie Lacerteux, livre fondateur du naturalisme, ait été un des premiers romans à s’intéresser à la vie du peuple, Edmond de Goncourt a eu attitude féroce vis-à-vis des « communeux ». Il se moque de Jules Vallès : « Risum teneatis ! Jules Vallès est ministre de l’instruction publique. Le bohème des brasseries occupe le fauteuil de Villemain ». Mais surtout, le 31 mai 1871, il se félicite de la répression :

« C’est bon. Il n’y a eu ni conciliation, ni transaction. La solution a été brutale. Ç’a été de la force pure. La solution a retiré les âmes des lâches compromis. La solution a redonné confiance à l’armée, qui a appris, dans le sang des communeux, qu’elle était encore capable de se battre. Enfin, la saignée a été une saignée à blanc ; et les saignées comme celle-ci, en tuant la partie bataillante d’une population, ajournent d’une conscription la nouvelle révolution. C’est vingt ans de repos que l’ancienne société a devant elle, si le pouvoir ose tout ce qu’il peut oser en ce moment. » 

Quel salaud ! Et dire qu’encore aujourd’hui, tant d’écrivains se flattent d’avoir reçu le prix qui porte son nom, où rêvent de le recevoir.

En attendant, la villa de la tante des deux frangins est devenu un centre d’exposition artistique. Le photographe de Belleville WIlly Ronis y a été honoré en 2018 d’une exposition que je regrette d’avoir manquée. Le centre, bien sûr est fermé, et les loulous du quartier y tiennent de secrets conciliabules qui, à coup sûr, aurait horrifié les deux chroniqueurs. Ils s’amusent de voir que je les cadre.

Pavillon Carré de Beaudoin (Photographie André Lange-Médart).

La rue de Ménilmontant a moins de charmes que la rue de Charonne, mais le pittoresque n’a pas complètement disparu et l’oeil averti découvre parfois des failles béantes.

Rue de Ménilmontant (Photo André Lange-Médart).
Rue de Ménilmontant (Photo André Lange-Médart).
Rue de Ménilmontant (Photo André Lange-Médart).

Face à l’Eglise Notre-Dame de la Croix se cache une jolie petite librairie, qui est aussi une maison d’édition Le Monte en l’Air. Je fume un petit cubain en observant le clochard du coin et une intéressante peinture murale au-dessus du garage de la Rue d’Eupatoria.

Eglise Notre-Dame de la Croix (Photographie André Lange-Médart).
Librairie Le Monte en l’air (Photographie André Lange-Médart).
Rue d’Eupatoria (Photographie André Lange-Médart).
Rue de Ménilmontant (Photographie André Lange-Médart).

Le ciel devient noir. Le temps est au mauvais temps à Ménilmontant et l’heure du couvre-feu approche. Je hâte le pas fatigué vers la Place Jean-Ferrat.

Une dernière photo sur le Boulevard de Ménilmontant : un petit groupe festoie face à la devanture vert pomme de la librairie Libre Ere. Le libraire, un jeune Arabe souriant, m’interpelle : « C’est pour ma promotion ou vous êtes de la police ? » « De la police ? Moi ? Mais non, je suis un de vos clients. Je vous ai acheté l’édition facsimile de Nadja ! ». Murmure d’assentiment amusé dans l’assemblée. Le libraire : « Je plaisantais. Nous fêtons les dix ans de la librairie. ». Sous les masques, nous sommes tous de la police, mais, quand nous serons à l’air libre, je deviendrais bien l’ami de ce gars-là.

Librairie Libre Ere, Boulevard de Mnilmontant

Feuilletez l’album complet des photographies de cette promenade ici.

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