Promenades de troisième vague (mars-avril 2021). 12. Rue de Charonne, rue sans esclandre

9 avril 2021

« Eh ! c’est rue de Charonne ! dit le baron Hulot, un quartier où tout arrive sans esclandre. Va, l’on ne me trouvera jamais. » répond le baron Hulot à la cousine Bette. C’est là qu’il a découvert « un petit ange, une bonne créature, une innocente et qui n’est pas assez âgée pour être encore dépravée. »

Pour ne pas être suspecté de jouer au baron Hulot, je propose à Mina de m’accompagner.

Feuilletez l’album complet de la promenade ici.

C’est une rue populaire, dont j’ai déjà un peu exploré la partie basse lors de ma promenade vers Sainte-Marguerite. Reste à découvrir la partie haute. Pour découvrir la maison « à façade suspecte et menaçante » où Lisbeth dépose son cousin, muni de deux mille francs, on n’a que le choix. Mais elle ne manque pas de pittoresque. C’est Mina qui remarque que le tenancier du restaurant L’insomniaque (fermé, comme il se doit, en cette période) l’est tellement devenu qu’il n’a plus besoin de sommier.

L’insomniaque, rue de Charonne (Photographie André Lange-Médart)

La petite Atala Judix, qu’avait séduite le libertin baron, a bien vieilli et observe à présent de sa fenêtre ce qui se passe dans la rue.

Rue de Charonne (Photographie André Lange-Médart)

Dans le Jardin Pierre-Joseph-Redouté où jouent des enfants, on ne trouve pas de roses, mais des traces de végétation plastique bien plus étranges, qui traînent sur le pavé.

Jardin Pierre-Joseph-Redouté (Photographie André-Lange-Médart)
Jardin Pierre-Joseph-Redouté (Photographie André-Lange-Médart)
Jardin Pierre-Joseph-Redouté (Photographie André-Lange-Médart)

Au n.159, en tirant le portillon d’un immeuble moderne, on arrive dans le Square Colbert. Agrès pour les enfants, mamans avec leurs poussettes, jardinet entretenu par les jeunes filles du quartier, tout respire la tranquillité en dessous des buildings HLM. Tout au fond, se trouve cependant la curiosité qui attire les connaisseurs : la maison de santé de Jacques Belhomme. Cet ancien miroitier (1737-1824) la loua vers 1769 pour y ouvrir une « maison de santé » (c’est à dire un hospice pour ce qu’on appelait pas encore les malades mentaux mais les fous) et l’acheta en 1787 pour 18 000 livres.

La maison de santé Jacques Belhomme (Photographie André Lange-Médart)

Plutôt que de trafiquoter le texte de Jacques Hillairet, je le transcris directement depuis son Dictionnaire des rues de Paris :

« Cet établissement prospéra vite ; à la Révolution, Jacques Belhomme, nommé capitaine dans la compagnie de Popincourt, offrit son hôtel où 37 fous étaient alors internés, pour y loger, contre paiement et sous prétexte qu’ils étaient malades, les riches suspects incarcérés dans différentes prisons. Son offre fut acceptée, et de toutes les prisons de Paris arrivèrent les détenus à qui leur fortune permettait de payer le prix de la pension demandé. Non seulement ceux-ci échappaient à la mort, mais ils vivaient, du temps de la Terreur, dans un hôtel exposé au bon air, d’autant peu grillagé et verrouillé qu’ils n’avaient nul désir de s’en échapper ; ils pouvaient même recevoir des visites. On a supposé que Fouquier-Tinville était de connivence avec le docteur Belhomme et que celui-ci lui faisait une remise sur chacune des pensions que ses détenus lui payaient, mais ceci n’a jamais été prouvé. La pension, fort médiocre, avait été officiellement tarifée à 250 livres par mois. Le nombre de pensionnaires fut portant tel que Belhomme dut agrandir son établissement en louant l’hôtel voisin avec lequel le sien communiqua par les jardins ».

Panneau historique de la maison de santé Jacques Belhomme (Photographie André Lange-Médart)

Parmi les pensionnaires, on trouve la Duchesse d’Orléans (pour laquelle s’enflamma le député Rouzet) mais aussi la célèbre actrice Mademoiselle Lange, qui ne figure malheureusement pas dans mon arbre généalogique, bien qu’elle ait commencé sa carrière au théâtre de Liège en 1776. Une fois la Terreur terminée, elle allait devenir une des Merveilleuses du Directoire thermidorien, assez vénale si l’on en croit le tableau de Girodet qui la représente en Danaé.

Mademoiselle Lange en Danaé par Anne-Joseph Girodet.

Mais je m’égare, retournons au texte d’Hillairet qui nous raconte les déboires de Jacques Belhomme : « Deux détenus malades, envoyés d’office par la section Popincourt, se plaignirent d’être restés dans nourriture, ce qui était naturel dans cette maison étant donné qu’ils ne payaient pas. Leur dénonciation firent arrêter Belhomme ; toutefois, celui-ci réussit à éviter la Conciergerie et à se faire interner, à son tour, au ci-devant Collège des Ecossais d’abord, puis dans une maison de santé de même genre que la sienne, située rue de Picpus. »

Cette histoire de fous et de faux fous ne serait qu’anecdotique si l’on oubliait de mentionner que c’est dans la maison de Jacques Belhomme que se rencontrèrent le médecin et idéologue Pierre Jean Georges Cabanis et Philippe Pinel, un des précurseurs de la psychiatrie et dont la découverte de la glande pinéale ou épiphyse ne m’empêchera pas de dormir.

Il reste un grain de folie dans la rue. Trois donzelles un peu éméchées font grand tapage et j’espère qu’elles ne m’en voudront pas de rendre ici un petit hommage à leur jeunesse joyeuse.

Rue de Charonne (Photographie André Lange-Médart)
Rue de Charonne (Photographie André Lange-Médart)
Rue de Charonne (Photographie André Lange-Médart)
Rue de Charonne (Photographie André Lange-Médart)
Street arbre (Photographie André Lange-Médart)

La rue de Charonne ne va pas jusqu’à Charonne, mais se termine au Boulevard de Charonne et, au-delà, devient la rue de Bagnolet. Allez savoir pourquoi. D’après Hillairet, la rue, qui traversait le village de Charonne, s’appelait en 1675 la rue du Cacher, puis grand-rue de Charonne ; en 1860 elle est connue comme rue de Paris et porte son nom actuel depuis 1868. Je n’ai pas vérifié, mais il me semble que tous les bâtiments signalés par Hillairret n’existent plus. Il ne reste donc qu’à ouvrir les yeux, en n’oubliant pas d’explorer les cités, villas et jardins latéraux.

Boulevard de Charonne (Photographie André Lange-Médart)
Rue de Bagnolet (Photographie André Lange-Médart)
Le lecteur et la lectrice de la Cité Aubry (Photographie André Lange-Médart)
Restaurant Elite, rue de Bagnolet (Photographie André Lange-Médart)
Villa Riberollé ( (Photographie André Lange-Médart)
Bains douches de la Villa Riberollé (Photographie André Lange-Médart)
Rue Ligner (Photographie André Lange-Médart)

Au n°49, l’entrée de l’usine Pellisier, Jonas et Rivet. Pour couper court sur l’histoire de cette entreprise, je vous renvoie à la page qui lui est consacrée dans l’excellent blog La fabrique de Paris de Denis Cosnard. Il vous y est expliqué qu’on y coupait des poils de lapin, pour les amalgamer et produire du feutre à chapeaux.

Entrée de l’usine Pellissier, Jonas & Rivet, Rue de Bagnolet (Photographie André Lange-Médart)

Rue Ligner (Photographie André Lange-Médart)
Rue de Bagnolet (Photographie André Lange-Médart)

Au carrefour avec la rue des Orteaux, nous retrouvons la librairie Le merle moqueur dont je vous parlais l’autre jour. C’est avec surprise qu’à quelques enjambées de celle-ci, on trouve une autre librairie, L’Equipage, qui semble tout aussi intéressante et spécialisée dans la littérature de femmes.

La librairie L’Equipage, Rue de Bagnolet (Photographie André Lange-Médart).
La librairie L’Equipage, Rue de Bagnolet (Photographie André Lange-Médart).

Impasse Suez sonnait, jusqu’il y a quelques jours, comme un oxymoron. Rien n’est jamais donné en matière de toponymie. C’est une ancienne voie privée, ouverte en 1889 et qui commençait alors dans la rue de Lesseps, voisine. Elle a été supprimée en 1938 pour permettre la construction d’un groupe scolaire.

Impasse Suez (Photographie André Lange-Médart).
Rue de Lesseps (Photographie André Lange-Médart).
No Futurlututu, Rue de Bagnolet (Photographie André Lange-Médart).

Le temps se met à la pluie et nous n’irons donc pas jusqu’à Bagnolet. Un bref repos dans le Parc Pierre Emmanuel, et nous obliquons vers la Rue des Pyrénées pour redescendre la rue Gambetta, acheter un poulet roti à la Boucherie du Père-Lachaise, traverser une « happy hour » avec chiens au Boulevard de Ménilmontant et découvrir un hommage à la Commune sur l’Avenue de la République.

Parc Pierre-Emmanuel (Photographie André Lange-Médart).
Boucherie du Père-Lachaise (Photographie André Lange-Médart).
« Happy Hour » avec chiens, Boulevard de Ménilmontant
Hommage à la Commune de Paris (Photographie André Lange-Médart).

Feuilletez l’album complet de la promenade ici.

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