Chronique de guerre. 7. Waed Bouhassoun chante Oum Kalthoum

Waed Bouhassoum (Photo André Lange-Médart)
Waed Bouhassoun (Photo André Lange-Médart)

Comment faire de la musique, comment chanter quand votre pays est en proie à la guerre civile, partagé entre un dictateur assassin de son propre peuple et un califat à la barbarie médiévale, à d’autres bandes armées encore, que des millions de vos concitoyens, ont choisi l’exil sur les mers et les routes incertaines, comme dans les temps immémoriaux, que les grandes puissances n’arrivent pas à s’accorder sur une issue au chaos, que  vous êtes vous même en exil dans un pays où le racisme se dit de plus en plus à bouche ouverte et qu’il y a moins d’un mois, ici, dans cette ville, des innocents ont été tués parce qu’ils écoutaient de la musique et que la musique a été dite parole de Satan, que le Qatar vient de vous refuser un visa parce que vous êtes un chanteuse syrienne ? Comment ?

Le concert d’hommage à Oum Kalthoum que donnait cet après-midi à l’amphithéâtre de la Philarmonie la chanteuse syrienne Waed Bouhassoun et ses musiciens avait, d’emblée, quelque chose de poignant. Waed Bouhassoun, qui a émergé sur la scène d’Alep il y a une dizaine d’années vit à présent réfugiée en France. Il en va de même de deux de ses musiciens. Fawad Baker, qui joue de l’oud, est compositeur, architecte et ancien directeur du Conservatoire d’Alep. Réfugié en France. Mohanad Aljaramani, joue du ridd, un petit tambour sur cadre. Iyad Haimour, qui joue du qanûn, une sorte de cithare de table typique du Moyen-Orient, est, quant à lui, installé en France depuis vingt-sept ans. On envierait presque Samih Souissi, le violoncelliste, d’être tunisien.

Waed Bouhassoum et Iyad Haimour (Photo : André Lange-Médart)
Waed Bouhassoum et Iyad Haimour (Photo : André Lange-Médart)

Le concert a lieu dans l’amphithéâtre, la petite salle de la Philarmonie de Paris, qui a quelque chose d’intime, qui convient bien à ce moment musical, où, d’une certaine manière, il s’agit, encore une fois, malgré tout, de démontrer qu’il y a une civilisation arabe, subtile et belle, et qu’il faut la défendre. La formation musicale est elle aussi petite, rien à voir avec les orchestres pléthoriques qui accompagnaient Oum Kalthoum. Waed Bouhassoun porte une longue robe noire, rien à voir avec les couleurs chatoyantes auxquelles nous ont habitué tant de chanteuses orientales. Elle ressemble plus à une noble prêtresse grecque – ce que l’on imagine être une noble prêtresse grecque – qu’à ces femmes arabes à l’orientalisme facile, que le cinéma hollywoodien ou le cinéma égyptien nous donnaient jadis à voir. Malgré sa belle stature, sa chevelure au henné bouclé qui lui tombe sur l’épaule, et sa belle voix toute en sobriété, elle donne une impression de grande fragilité, de grande tristesse mais aussi d’une impressionnante dignité. Bien sûr, je ne comprends rien aux poèmes d’amour, toujours d’amour, chantés en arabe et je ne puis, comme les connaisseurs, évaluer la qualité de telle intonation, de telle chute d’un mélisme. Bien sûr il n’y a pas dans la salle ces moments de transe que l’on peut observer sur les films et les disques d’Oum Kalthoum. Mais la gravité, la tristesse et la douceur avec lesquelles chante Waed Bouhassoun suffisent à m’émouvoir. Il y a dans la salle quelques femmes arabes, qui, de temps à autre, applaudissent telle ou telle fin de phrase, émotion musicale, allusion politique, on ne sait pas trop.

Un des titres au programme est le fameux poème « Al Atlal », « Les ruines » d’Ibrahim Naji, dont j’emprunte un peu de traduction à Sappho, qui le chante en français.

« Ne cherche pas, mon âme, à savoir qu’est devenu l’amour
C’était une citadelle imaginaire qui s’est effondrée
Abreuve-moi et trinquons à ses ruines
Conte en mon nom l’histoire
Maintenant que mes larmes ont coulé
Raconte comment cet amour s’est transformé en passé et pourquoi il m’est devenu un sujet de douleur (…) ».

Poème d’amour, mais dont tels vers prennent aujourd’hui un sens beaucoup plus ample.

« Tu pratiques l’injustice comme un puissant tyrannique
Mon désir de toi me brûle l’âme et le temps de ton absence n’est que braises cuisantes
Donne-moi ma liberté et brise mes chaînes
Je t’ai tout donné ; il ne me reste plus rien
Ah! Tu m’avais saigné les poignets par tes chaînes
Pourquoi les garderai-je alors qu’elles n’ont plus d’effet sur moi
Pourquoi croire à des promesses que tu n’as pas tenues
Je n’accepte plus ta prison
Maintenant que le Monde est à moi »

Waed Bouhassoun se tourne vers ses musiciens, et sourit enfin lorsque, de la salle, d’autres femmes lui demandent tel ou tel titre fétiche. Sous la tristesse, on sent l’ardeur et le courage d’une femme libre, mais d’une femme en exil, qui a perdu son pays et son public. Cela aussi, c’est la guerre. Waed Bouhassoun termine en remerciant : « Je suis très émue ».

Paris, 12 décembre 2015.

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