Chronique de guerre – 6. Pas d’anthrax, pas d’entracte

Place de la République, 29 novembre 2015 (Photo : André Lange-Médart)
Place de la République, 29 novembre 2015 (Photo : André Lange-Médart)

Voyez l’intégralité du reportage photo ici.

J’aimerais qu’il y ait un entracte, pouvoir reprendre mon projet d’écrire un article novateur sur le mystérieux ptyx de Stéphane Mallarmé, mais je ne puis résister à la tentation de l' »universel reportage ».

Hier, j’ai passé l’après-midi et la soirée entre la lecture de La vie de Mallarmé d’Henri Mondor et le guet des nouvelles. L’une d’elle m’intrigue : vers 14 h. 10, un sac contenant une poudre blanche a été découvert dans un bus de Bruxelles. Les témoins se plaignent de brûlure aux yeux. Une enquête est en cours pour déterminer si il s’agit ou non d’anthrax. Le parquet annonce qu’il communiquera en temps utile. Il y a déjà eu, il y a deux jours, une fausse alerte à l’anthrax à la grande mosquée de Bruxelles. Des alertes à l’anthrax, il y en avait déjà eu après le 11 septembre. Attention aux rumeurs, aux fausses alertes. C’est élémentaire. Néanmoins, je m’inquiète de ce, que vingt-quatre heures après la découverte du sac suspect, le Parquet n’ait toujours pas communiqué. Il faut donc plus de vingt-quatre heures pour déterminer si une poudre blanche est de l’anthrax, de la cocaïne ou de l’acide citrique ? Ah, l’acide citrique ! J’aimais ça quand j’était gamin. J’en achetais en cachette, dans de fins tuyaux de plastique, chez Palmyre, la petite vielle qui vendait aussi des cigarettes et des cartes avec les photos des coureurs cyclistes. Pas de confirmation donc. Le silence du Parquet est plus inquiétant que ceux de Mallarmé. Par contre, je lis qu’aux Etats-Unis un vaccin contre l’anthrax vient d’être autorisé.

La marche impossible. Au pied de la statue de la République (Photo André Lange-Médart)
La marche impossible. Au pied de la statue de la République (Photo André Lange-Médart)

Avec tout cela, je ne suis pas sorti hier et j’ai raté le déploiement de paires de chaussures sur la Place de la République, pourtant toute proche. La COP21 commence cette après-midi et les manifestations qui avaient annoncées, à grand renfort de sponsors et d’affiches dans le métro, ont été interdites par le gouvernement, dans le cadre de l’état d’urgence. Le mot d’ordre, hier, était de déposer des paires de chaussures autour de la statue. Belle idée photogénique ! D’après ce que je vois, ici et là, cela ressemblait à une entrée de mosquée ou à une oeuvre de Boltanski, c’est selon.

"Il n'y a pas de banquise B" (Photo André Lange-Médart)
« Il n’y a pas de banquise B » (Photo André Lange-Médart)

J’apprends trop tard qu’il y avait ce matin une chaîne humaine Boulevard Voltaire, là où se trouve le Bataclan, pour soutenir les efforts de la COP21. Je descends vers la Place de la République. Le métro est gratuit, il y a un peu de monde que d’habitude, un dimanche matin. Sur la place, les chaussures déposées hier ont été ramassées, regroupées dans de grands sacs à gravats blancs et seront recyclées par Emmaüs. Il n’y a plus qu’une paire de godasses, style Van Gogh. Le décor est celui de l’après-attentant : un grand panneau noir « Fluctuat nec mergitur », des badaux qui se recueillent autour de la statue de Marianne, toujours couverte de fleurs, de messages, d’affiches et de peinturlurages. Trois ou quatre cent personnes déambulent sur la place. Ce n’est pas encore vraiment une manifestation, mais une sorte de regroupement tacite. Pas de drapeaux, si ce n’est ceux des anarchistes, mais des petits groupes avec des panneaux plus ou moins improvisés, des grimages, des affichettes.  L’ensemble est bariolé, jeune, tranquille. Quelques slogans sont écrits à la craie sur le sol. Je prends des photos, quitte à me faire passer pour un indicateur de police. Une jeune femme en hijab distribue des drapeaux tricolores. Une autre, déguisée en pingouin, montre un panneau « Il n’y a pas de banquise B », Un petit groupe brandit des parapluies aux couleurs de la Palestine avec le slogan : « Blocus de Gaza, pas d’eau potable ! ». Des slogans anti-nucléaires sont accrochés à une corde à linge. Une immense marionnette, plutôt femme de harem à la Delacroix que Marianne, arrive du Boulevard du Temple, prend place en dessous de la statue de la République, dénude son sein et esquisse des mouvements d’un étrange érotisme. Sous cette belle géante, très baudelairienne, un militant vient expliquer qu’il s’agit non seulement de défendre le climat mais aussi les droits des citoyens à manifester, à s’exprimer. Des pancartes proclament « Citoyen-ne en veille, espèce en voie de disparition », «  »C’est le climat qui est en état d’urgence », « Ensemble pour la justice climatique », « Décroissance ou barbarie ». Quelques slogans anti-capitalistes, aussi. Sur le côté ouest de la place, un cortège officiel,  limousine noire avec un drapeau, deux bandes horizontale noire entourant une bande azur, que je n’arrive pas à identifier, même en utilisant la base de données Flags of the World. Deux ou trois CRS discutent, débonnaires, au carrefour du Boulevard du Temple et du Boulevard Voltaire. Derrière les vitres des restaurants, des familles attendent tranquillement leurs moules. Une famille passe à vélo, un des gamins fait une chute en plein carrefour.

"C'est le climat qui est en état d'urgence" (Photo André Lange-Médart)
« C’est le climat qui est en état d’urgence » (Photo André Lange-Médart)

Puis, brusquement, changement d’atmosphère. Des individus masqués se font voir. Des camionnettes de CRS bloquent l’entrée du Boulevard du Temple. D’autres sont rangées le long du Boulevard Voltaire et de l’Avenue de la République. Une joyeuse nuée de cyclistes déboule du Voltaire. Je refais une fois encore le tour de la place et reviens vers les trois boulevards, une ligne de manifestants commence à se former face à la ligne des CRS. Il va y avoir du grabuge.

A l'entrée du Boulevard du Temple (Photo : André Lange-Médart)
A l’entrée du Boulevard du Temple (Photo : André Lange-Médart)

Je décide de rentrer. Mon reportage s’arrête-là. Je ne tiens pas à m’associer aux provocations inutiles, et, par ailleurs, je ne suis ni journaliste ni photographe professionnel. En remontant l’Avenue de la République, je vois quelques CRS se passer les bouteilles de gaz lacrymogènes. La petite phase militaire qui va se dérouler, comme d’habitude en fin de manifestations, ne m’intéresse pas.

Photo André Lange-Médart
Photo André Lange-Médart

L’état d’urgence est bien sûr un problème. La France a notifié très officiellement au Conseil de l’Europe qu’en raison de l’état d’urgence, elle devait déroger à la Convention européenne des Droits de l’Homme. Une telle dérogation est possible en application de l’article 15. Divers juristes s’inquiètent de cette suspension. Selon Le Monde, 24 militants écologistes ont été assignés à résidence dans toute la France. Des perquisitions ont eu lieu à Ivry-sur-Seine et chez des maraîchers bios de Dordogne. Les assignations que Le Monde a pu consulter prennent fin le 12 décembre, soit au lendemain de la fin de la conférence sur le climat. Elles visent clairement les éventuels mouvements revendicatifs qui pourraient entourer l’événement. La possibilité pour les Préfets d’interdire les manifestations est également une mise en oeuvre de cette dérogation. On peut discuter du bien-fondé de cette dérogation, mais, paradoxalement, elle est, pour l’instant, faite dans les règles du droit. Je ne suis pas de ceux qui suspectent le gouvernement de vouloir museler l’opinion. En même temps, je trouve salubre ces initiatives citoyennes qui réclament le maintien de la liberté d’expression. Mais une manifestation interdite, aussi sympathique puisse-t-elle être, créent un précédent de rupture de l’Etat de droit, que d’autres, avec des objectifs moins bienveillants, pourraient invoquer comme prétexte. Et puis bien sûr, les provocations de rue, les affrontements avec les forces de l’ordre, ne font pas avancer le débat. Elles ne vont que renforcer le sentiment de peur et donc renforcer l’attirance des électeurs pour le vote réactionnaire. Les chaussures pour symboliser une marche impossible, la chaîne humaine, la grande marionnette, oui. La castagne, non.

Lectures du jour (Photo André Lange-Médart)
Lectures du jour (Photo André Lange-Médart)

Pendant que j’écris cet article, des hélicoptères survolent le quartier. Dès que l’état d’urgence sera levé, j’espère qu’il y aura de nouvelles manifestations, joyeuses et créatives. Je viendrai avec un panneau PTYX, en croix de Saint-André, pour défendre le retour à la poésie.

Pas d’entracte, pas de nouvelles de l’anthrax. En attendant, il nous faut vivre entre les axes.

Paris, 29 novembre 2015.

 Voyez l’intégralité du reportage photo ici.

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