Chronique de guerre – 5. Derniers hommages

A deux pas du Bataclan (Paris, novembre 2015)
A deux pas du Bataclan (Paris, novembre 2015)

Hier, avec Mina, nous nous sommes finalement décidés à nous rendre devant le Bataclan. Ce n’est pas loin d’ici. On le voit depuis l’arrêt du bus, Boulevard Richard-Lenoir, où nous attendons parfois le 96 pour descendre vers Saint-Paul, Saint-Michel ou vers Saint-Germain. L’ amoncellement de fleurs, de bougies, de messages est impressionnant. Je prends des photos, pour la mémoire. Impossible de ne pas avoir, une fois encore, les larmes qui montent aux yeux.

Devant le Bataclan
Devant le Bataclan

Une jeune femme, fleurs et bandeaux colorés dans les cheveux, discute vivement avec les policiers de garde. Ils l’emmènent, lui font traverser la rue, s’apprêtent à la faire monter dans leur fourgonnette. Un cameraman se précite pour filmer la scène. Trop tard, ils la relâchent. Qu’avait-elle fait ? Qu’avait-elle dit ? L’état d’exception, après la tragédie, rend nerveux. Les manifestations prévues dans le cadre de la COP21 ont été annulées, interdites. Un collectif appelle à braver cette interdiction, dimanche, Place de la République.

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Devant le Bataclan
Devant le Bataclan

Le Monde a entrepris, plus systématiquement, et avec plus de détail que je ne l’aais fait dimancher dernier, le travail de collecte de biographies des victimes, qui, réunis, formeront un Mémorial. Les portraits sont publiés au fil des jours, comme un feuilleton.

Ce matin, j’ai regardé sur mon écran d’ordinateur la cérémonie d’hommage qui a eu lieu dans la cour des Invalides. Des jeunes femmes, Yael Naim, Camelia Jordana et Nolwenn Leroy ont chanté « Quand on n’a que l’amour » de Jacques Brel ; puis vint Natalie Dessay, très émouvante dans ce Perlimpimpin de Barbara, dont j’écrivais ici, il y a à peine trois mois « C’est un texte impétueux et triste, si juste et si actuel ». Elle est accompagnée par Alexandre Tharaud, que j’écoutais ce vendredi 13 novembre au soir, avant le déferlement des sirènes.

Puis les noms des 130 victimes sont lus, un à un, avec leur âge. La large majorité d’entre eux ont dans la trentaine. Dans son discours, sobre et digne, François Hollande a eu raison de tracer rapidement la position de cette génération dans l’Histoire : « Ces hommes, ces femmes, avaient tous les âges, mais la plupart avait moins de 35 ans. Ils étaient des enfants lors de la chute du mur de Berlin, ils n’avaient pas eu le temps de croire à la fin de l’Histoire, elle les avait déjà rattrapés quand survint le 11 septembre 2001. Ils avaient alors compris que le monde était guetté par de nouveaux périls. Les attentats du début de l’année les avaient bouleversés. »  Le Président a eu raison également de souligner que les victimes n’étaient pas uniquement françaises : elles venaient aussi de l’étranger, de 17 pays différents. C’est aussi Paris, ville cosmopolite, qui a été touchée.

Brel, Barbara, Bach, Samuel Barber, La Marseillaise, des valeurs sûres. Mais, puisqu’il est question de rendre hommage à une génération, pourquoi pas, aussi, un peu de cette musique de Eagles of Death Metal, mise en cause par Daech ? Trop funeste ?

L’appel du Président à afficher le drapeau tricolore n’a guère été entendu, cependant. J’avais pu le constater dès ce matin, à la fenêtre. Une petite promenade dans le XIème arrondissement me le confirme. Sur l’Avenue de la République, les drapeaux pourraient quasi se compter sur les doigts des deux mains.

Devant le restaurant La belle équipe, rue de Charonne.
Devant le restaurant La belle équipe, rue de Charonne.

Je marche jusqu’à la rue de Charonne, là où dix-neuf personnes ont été abattues sur la terrasse du restaurant La belle équipe. La nuit commence à tomber, mais nous sommes encore nombreux à venir nous recuillir là, devant les fleurs, les bougies, les messages. Neuf membres de l’équipe du restaurant sont morts, et dix clients.  Je note que, comme Casa Nostra, rue de la Fontaine au Roi, la terrasse se situait à un angle de rue. Avantage tactique pour les tireurs ? Plus de possibilités pour s’échapper ? Bien entendu, dès le premier soir, j’ai pensé comme beaucoup au film de Julien Duvivier, La belle équipe, cette histoire de copains dont l’un a gagné à la loterie, ce qui leur permet d’ouvrir une laverie. Un des films symboles du Front Curieusement, il en existe deux versions : l’une avec une fin pessimiste, que refusèrent les producteurs, et l’une avec un fin optimiste, que Duvivier accepta de tourner. Le film, où se retrouvent Jean Gabin et Charles Vanel, témoigne à la fois d’un certain populisme fraçais et du souvenir du Front populaire. Est-ce cela que Daech, qui prétend avoir choisi minitieusement ses cibles, a voulu frapper ? On peut douter de la cinéphilie des assassins.  Par contre, comme le raconte Libération, le patron, Grégory, a survécu, mais sa femme, Djamilla est morte. Il est juif, elle était musulmanne. Un symbôle de paix, brisé.

Paris, 27 novembre 2015.

Série de photos : les hommages devant le Bataclan, ici.

1 commentaire

  1. Devant tous ces hommages, un mot me vient à l’esprit : WELTSCHMERZ.
    Et devant la photo de Lola, 17 ans, cet extrait d’un poème d’Aragon :

    « … Remets du rimmel à tes cils
    Lola qui t’en ira bientôt
    Encore un verre de liqueur
    Ce fut en avril à 5 heures
    Au petit jour que dans ton coeur
    Un dragon plongea son couteau… »

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