Chronique de guerre – 3. Télévision de service public, racailles, banlieues

Lundi 15. J’essaie de me remettre au travail. Je dois intervenir dans deux panels, jeudi et vendredi, dans le colloque organisé par Eurovisioni à Rome. Le premier porte sur la révision du cadre réglementaire des services audiovisuels dans l’Union européenne. Pas d’inquiétude là-dessus ; je suis très content de pouvoir présenter publiquement ma contribution à la consultation sur la révision de la Directive SMA lancée par la Commission européenne. Trop de choses à dire. Par contre, je m’inquiète de ce que pourra être mon intervention dans un panel sur l’avenir des médias de service public.

Encore sous le coup des attentats, je me propose de parler du rôle du service public dans l’intégration sociale. Il est évident que les jeunes assassins djihadistes viennent de cette vaste couche sociale des jeunes issus de l’immigration que ni la France ni la Belgique n’ont vraiment réussi à intégrer et qui sont, dès l’enfance, confrontés à des discours racistes ou de disqualification sociale qui tendent à les ostraciser. Je repense aux potes de la Rue Candie, qui, en août dernier, m’avaient demandé si je les photographiaient pour montrer qu’ils sont la racaille. Il y a dix ans qu’un ancien Président de la République a remis ce terme en circulation, jettant l’opprobe sur une large catégorie des enfants de la France.

L’intégration sociale, c’est bien la fonction que le juriste bordelais Duguit, dans son Traité de droit constitutionnel de 1921 assignait à un « faisceau de services publics ». Il s’agissait à l’époque de l’intégration dans l’Etat républicain de la classe ouvrière, dont il s’agissait de désamorcer le potentiel révolutionnaire. Une théorisation du rôle de l’Etat un peu similaire à celle de Gramsci, mais du point de vue de la bourgeoisie. Même souci d’intégration, par l’information et la diffusion de la culture, chez Lord Reith, le fondateur de la BBC. Le principe en est repris aujourd’hui dans la Déclaration « Médias de service public -Promouvoir les valeurs publiques en informant, en éduquant et en divertissant dans lesquels les organismes de médias de service public membre de l’UER définissent leurs valeurs « Nous soutenons et nourrissons le dialogue entre tous les groupes, quels que soient leur origine, leur passé et leur histoire. Conscients de la richesse créative que représente une telle diversité, nous nous efforçons par conséquent de lutter contre le morcellement de la société. »  Rien de très original donc, mais les médias de service public assurent-ils réellement cette intégration ?

En France, les études de l’observatoire de la diversité mis en place par le CSA étudient notamment la représentation des « non blancs » dans les séquences d’information et dans la fiction diffusée par les chaînes de télévision. Bien que la synthèse de l’étude ne fournissent que peu de détails (et notamment pas de ventilation entre chaînes publiques et chaînes privées), il apparaît clairment que le traitement des « non blancs » tend à les représenter négativement : leur propension à exercer des activités marginales ou illégales est quatre fois supérieure à celle des individus oerçus comme « blancs ».

Source : CSA, Baromètre de l'observatoire de la diversité, 2015.
Source : CSA, Baromètre de l’observatoire de la diversité, 2015.

En cherchant un peu de littérature scientifique récente sur ce problème de l’intégration, je suis tombé sur le très intéressant livre de Jérôme Berthaut, La banlieue du « 20 heures ».  Ethnographie de la production d’un lieu commun journalistique, Agone, 2013. L’auteur a, pendant plusieurs années, fait des stages d’observation à la rédaction de France 2 pour observer comment se produisait la couverture de l' »information banlieue ».

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Il est difficile de résumer en quelques mots ce livre complexe. Sa démarche vise non pas à mener l’analyse critique des contenus diffusés et de leur idéologie (ce que d’autres chercheurs ont déjà fait), mais d’analyser (grâce à l’observation des processus de production de l’information) comment l’organisation du travail journalistique produit des routines engendrant d’importants biais dans la perception et la représentation du réel. L’auteur montre que la « banlieue » est devenu un catégorie opératoire dans le discours journalistique de la rédaction de France 2 pendant les années 90, alors qu’avaient été recrutés des responsables de l’information issus des chaînes privées, mettant en avance l’approche « fait divers », susceptible de créer de l’audience. Le sociologue met en évidence que c’est l’organisation même des rédactions, la commande de reportages prédéfinis par la hiérarchie du service d’information, qui amène à la production de séquences correspondant à des représentations pré-définies des banlieues. Ce n’est donc pas l’idéologie des journalistes ou des responsables de la chaîne qui est mis en cause , mais la pratique quotidienne : « Bien sûr, les préjugés politiques et les engagements partisans ne sont pas absents de la pratique quotidienne des journalistes. Toutefois, nos observations montrent que les manières de penser et de faire le journalisme dans une chaîne comme France 2 relèvent bien davantage de l’intériorisation d’impératifs formulés dans un langage faisant appel aux normes professionnelles : le respect d’une ligne éditoriale et de commandes hiérarchiques qui se focalisent sur les déviances ; la concurrence avec d’autres chaînes sur le terrain des faits divers ; la dépendance à des sources policières ou ministérielles jugées fiables et stratégiques ; des délais de production qui limitent les temps d’enquête « en banlieue » ; la difficulté à accéder rapidement à des terrains socialement éloignés et à des habitants perçus comme hostiles aux médias ; la production répétée de formats courts qui imposent de simplifier ; mais également les injonctions des autorités administratives (CSA) à produire des « reportages positifs sur les banlieues ». Le livre – dont les constats sont sévères et les exemples cités parfois accablants – n’est cependant pas un réquisitoire. Il se veut au contraire une contribution à la réflexion des journalistes sur leur propre travail, ce dont prend acte en fin de volume le médiateur de l’information de France 2).

Finalement, à Rome, je ne parlerai pas de ce livre, le contexte du panel ne le permettant pas. Mais j’interroge la représentante de la Présidence de France-Télévision, venue présenter l’élaboration du Contrat d’objectifs. « Que peut faire le service public pour que ces jeunes n’aillent pas chercher leurs références idéologiques ailleurs ? ». Ma question la laisse un peu désemparée. Elle me répond en citant les grands événements comme fédérateurs d’audience, créant du lien social. Un ancien haut dirigeant vient me trouver en me faisant remarquer qu’il est indélicat de poser une question à laquelle personne n’a de réponse. Evidemment, les questions non posées ne peuvent avoir de réponse.

Hier, Manuel Valls a déclaré à l’Assemblée nationale : «Aucune excuse ne doit être cherchée, aucune excuse. Aucune excuse sociale, sociologique et culturelle car, dans notre pays, rien ne justifie qu’on prenne des armes et qu’on s’en prenne à ses propres compatriotes.» Bien sûr, les assassins n’ont aucune excuse. Mais je ne sais pas ce que sont des « excuses sociales, sociologiques et culturelles ». Je crains bien que le Premier ministre ne visât par là les tentatives d’explications données par divers intellectuels, chercheurs, experts, qui cherchent à comprendre les raisons qui aménent de jeunes français ou de jeunes belges à s’engager dans l’action terroriste. La sociologie n’a pas pour objet d’excuser, mais d’analyser la société pour, éventuellement, aider à la transformer. Ne pas voir que le mal-être des jeunes, issus ou non de l’immigration, confrontés au racisme, au chômage, à la disqualification culturelle, est probablement une des causes profondes de la dérive vers le terrorisme, c’est ne pas se donner les chances de trouver une réponse.

Paris, 27 novembre 2015

 

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2 commentaires

  1. Je ne pense pas que le 1er ministre soit lui-même incapable d’analyse. Ou incapable de chercher à comprendre les raisons. Ou qu’il ne lise pas les journaux, ou qu’il n’écoute pas ses conseillers. Ou qu’il considère sa propre expérience d’immigré comme étant la jauge exemplaire de la réussite de l’immigration en France, ayant acquis la nationalité française par naturalisation mais issu d’une famille catalane d’intellectuels, journalistes, banquiers…ambiance qui favorise peu les possibles dérives criminelles de jeunesse.

    Il me semble évident que la « classe politique » qui est souvent (malheureusement si elle est de gauche, naturellement si elle est de droite) loin des réalités du terrain des classes dites populaires, l’est aussi loin des débats dits « intellectuels ». Par manque de culture, parfois, mais pas toujours. Elle est ces dernières années renvoyée vers l’action ou le court terme, ou vers l’annonce de l’action, pas dans la réflexion. Pas dans le moyen terme et bien loin du long terme.
    Car les électeurs, comme elle, sont poussés par la marche du temps à être impatients. A vouloir des résultats.

    On peut avoir un résultat en moins d’1 minute sur Google. Les citoyens avalent les « digests » imprimés de « 20 minutes » dans le métro, les digests parlés à la radio en continu, les digests filmés aux infos, les digests des news sur Smartphone. Le simplisme est de règle.
    La contagion atteint le pouvoir. Pour montrer qu’on est à la mode, on met en place la « Simplification administrative » (comme si c’était vraiment possible de simplifier ou de supprimer les règles procédurières qui soutiennent l’existence même du corps bureaucratique des états, son instrument virtuel de soumission des citoyens).

    Simplifions. Pour être à la page il faut pouvoir passer 1 minute dans la réflexion, puis être dans l’action en 1 minute. Action-réaction. Il faut répondre.
    En politique : Que leur demandent les médias ? que leur demandent les électeurs ? – Des faits, de l’action, pas des mots. Du concret, pas des pensées.
    Les « mots » étant associés à quelque chose d’inutile, à une perte de temps laissée aux intellectuels.
    Les mots intérieurs c’est à dire la pensée, ne sont plus valorisés. Ainsi les fascistes et les racistes « disent tout haut, ce que les français pensent tout bas ». Tu penses, bof, c’est mou…Eux, ils disent. Ils articulent la pensée, ça sort de leur bouche, ils prononcent, il y a du son, c’est du vrai, ils agissent.

    Ainsi on retrouve une classe politique dont le rôle, faute d’être considérée comme pensante et « molle », ne semble pas être à la réflexion de fond ou à l’analyse des problèmes de société, culture, sociologie, etc. (choses laissées à tous les chercheurs, analystes, philosophes, écrivains, humanistes, bloggeurs, think tanks, ou vagues conseillers qui, eux, ont le temps pour le faire) mais à la mise à marche forcée vers l’action, la gueulante ou l’invective viriles (qui semblent avoir été inaugurées par Sarkozy mais qui sont simplement dans la lignée d’un LePen père, et généalogiquement, en remontant, ratissent tous les populistes de tout bord et culture).
    « Les mots s’envolent, les écrits restent », les écrits durent, les faits restent, « les mots sont mous, l’action est dure « !
    Cette sexualisation machiste du discours politique classe alors ceux qui sont durs dans les mots comme étant durs dans le sexe et durs dans l’action (Sarko, celui « qui en a », Hollande, celui qui est mou ; Manuel Valls en a, etc. ). Ceux qui « ne mâchent pas leurs mots », « n’y vont pas avec le dos de la cuillère », ne « mettent pas des gants blancs »…c’est-à-dire ceux qui ne perdent pas leur temps à réfléchir sur les pros et les contres, les raisons, les atténuantes, au fond sur le Sens comme font les intellectuels.
    L’exploration du sens des événements, implique une myriade d’explications, d’interprétations, d’ouverture de chemins, d’analyses, même de propositions qui est devenue trop lente, trop molle. Elle n’est pas dans la logique binaire du vrai/faux, oui/non, plus expéditive, certes, mais plus virile : Nike, Just do it.
    On réfléchira ensuite (aux conséquences ?, aux raisons ? à la légitimité ? aux causes ? aux solutions possibles?) mais ensuite il y aura d’autres demandes pressées d’action et l’engrenage binaire ne s’arrête plus.

    Oui, en absolu, et si on y réfléchit une minute, même 2 minutes, «Aucune excuse ne doit être cherchée, aucune excuse. Aucune excuse sociale, sociologique et culturelle car, dans notre pays, rien ne justifie qu’on prenne des armes et qu’on s’en prenne à ses propres compatriotes.», en absolu c’est vrai. C’est vrai qu’un assassin est un assassin, point à la ligne. Ni remarques ni excuses, ni circonstances atténuantes justifient son acte de donner la mort. On laissera ces choses là pour le jugement. Pas pour la capture, pas pour la traque. Pas pour tout de suite.
    Tout de suite il faut montrer qu’on est dur.
    Le crime est dur et atroce, nous sommes durs et atroces. Qu’à cela ne tienne, le temps est à l’action.
    Car le temps des assassins l’est aussi, à l’action. Et eux, non plus, n’ont pas cherché à comprendre.
    Il n’y a plus le temps de poser des questions, ou de trouver des réponses, ou de regarder les excuses possibles. Les assassins sont comme tous les autres français et comme le 1er ministre dans le « digest » manichéiste du bien /mal, vrai /faux, pour/contre, vie/mort.

    C’est très moderne de dire que l’on a « une fenêtre de tir ». Il semblerait que l’on ait négligé les opportunités d’analyse et de résolution des problèmes de disqualification sociale, culturelle et, au fond, humaine des diasporas immigrées, c’est à dire de toute une partie des français.
    Qu’on l’ait négligé quand tout semblait aller bien et on avait le temps, quand il était encore temps, quand il ne s’agissait pas autant d’une fenêtre, d’un créneau d’espace ou de temps mais d’un horizon, un vaste horizon pour analyser, expérimenter, émettre des solutions.
    Et que maintenant, il n’y a plus en politique le temps d’un horizon, juste le temps d’une fenêtre de tir.
    Fenêtre de tir est un terme technique, appartenant au jargon spatial, signifiant un seul intervalle de temps durant lequel une cible est facilement atteignable avec une charge de carburant raisonnable.
    Les problèmes dits de la fenêtre de tir sont : Temps limité/ Bonne direction mais Mauvaise vitesse
    ou Temps limité/ Bonne vitesse mais Mauvaise direction, s’ils ne sont pas résolus convenablement, le lancement échoue.
    On applique ce terme à tout autre sujet du quotidien : toute action qui va pouvoir être entreprise à un seul moment précis, conditionnée par des facteurs extérieurs.

    Le 1er ministre, conditionné par des facteurs extérieurs définit dans son discours sa fenêtre de tir.

    Moi, à ma fenêtre, j’entends maintenant tout le temps le son lancinant des sirènes d’ambulances, même quand il n’y en a pas.

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  2. Pour être juste avec Manuel Valls, il avait évoqué, après les attentats de janvier, les « maux qui rongent notre pays, (…) un apartheid territorial, social, ethnique ». Et dans son intervention à Evry, le 27 novembre il a reconnu que les solutions n’étaient pas uniquement militaires mais également sociales et citoyennes :
    http://www.lemonde.fr/banlieues/article/2015/11/28/a-evry-valls-estime-qu-il-faut-reconstruire-une-grande-partie-de-la-republique_4819483_1653530.html#Y1641gZ1ZH7tVUJq.99

    On notera que la structure du lien confirme que les analyses de Berthiaut sur le terme « banlieues » comme concept opératoire pour classer les informations ne s’applique pas uniquement à France 2.

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