Où Alberto Manguel nous propose la visite en réalité virtuelle de quelques mémorables bibliothèques

Exposition "La bibliothèque, la nuit" à BAnQ (Montréal).
http://alfa.blog.lemonde.fr/wp-admin/post.php?post=1819&action=edit Exposition « La bibliothèque, la nuit » à BAnQ (Montréal).  (Photo André Lange-Médart)

Dans La bibliothèque, la nuit, livre paru en 2006, Alberto Manguel, écrivain canadien d’origine argentine, nous proposait une déambulation dilettante dans l’histoire des bibliothèques. J’utilise ici le mot dilettante dans son sens initial, que les dictionnaires disent vieilli, et qui est à peu près équivalent à amateur, lui aussi entendu dans son sens initial, qui aime. Sens positif, qui n’exclut en rien le plaisir de la fantaisie. De même que Une histoire de la lecture, paru en 1996 et qui le fit connaître, l’histoire des bibliothèques que nous propose Manguel n’a rien du travail systématique, universitaire, et donc un rien ennuyeux. C’est au contraire un parcours mêlant anecdotes personnelles, érudition sans pédanterie, mais toujours passionnante, et approche philosophique. Manguel, qui fut à Buenos Aires le lecteur attitré de Borges aveugle, a gardé de son maître le goût du savoir encyclopédique, l’idée que le Paradis doit ressembler à une bibliothèque et un talent de conteur délicat, soucieux de clarté et de charme.

Malgré ses connaissances extrêmement diverses, on sent chez Manguel une extrême modestie, celle de l’homme qui peut envisager l’ampleur de sa propre ignorance par l’infinité de livres qui lui restent à lire ou à relire. Bien léger lecteur par rapport à lui, j’aimerais l’avoir comme ami, pour l’écouter raconter ses découvertes, mais aussi pour lui indiquer, tout aussi modestement, quelques lacunes dont je ne doute pas qu’il ferait son miel : bien entendu, je regrette dans ses livres l’absence du philosophe turc Al-Farabi et du beau mot alfarrabista, transmis par les arabes au portugais et que je m’échine à faire entrer dans la langue française. Absence étonnante chez un savant aussi respectueux de l’apport oriental. Et par ailleurs, je regrette, par un reste de patriotisme Wallonie-Bruxelles, l’oubli de Paul Otlet et de Henri La Fontaine , visionnaires en matière de bibliographie universelle, qui perfectionnèrent la classification décimale de Dewey, dont Manguel souligne à juste titre le biais culturel anglo-saxon.  Le Mundaneum  créé par Otlet est aujourd’hui reconnu aujourd’hui comme une des préfigurations de la Toile et son traité de documentation,  Le livre sur le livre, vient d’être réédité à l’initiative de Benoît Peeters, avec des illustrations de François Schuiten. Ce sont là, bien sûr, de simples suggestions proposées à un auteur que l’on n’a pas envie de prendre en défaut, tant il apparaît aimable.

Pourquoi vous parler de Manguel aujourd’hui ? C’est que samedi dernier, malgré la brièveté de mon séjour à Montréal, j’ai eu l’occasion de découvrir la magnifique exposition La bibliothèque, la nuit, qui vient de s’ouvrir à la BAnQ, (Bibliothèque et les Archives nationales du Québec) qui fête son dixième anniversaire. Cette exposition est née de la collaboration entre Manguel et Robert Lepage, créateur multidisciplinaire, acteur, scénographe, explorateur des nouvelles technologies, un des génies du monde quebecois du spectacle, animateur de la « compagnie multidisciplinaire » Ex Machina. L’exposition La bibliothèque, la nuit n’est pas sa première collaboration avec Manguel.

Reconstitution de la salle de travail d'Alberto Manguel
Reconstitution de la salle de travail d’Alberto Manguel. (Photo André Lange-Médart)

Le visiteur est d’abord introduit dans une reconstitution de la salle de travail de la bibliothèque de Manguel, qu’il a fait construire, quelque part au sud de la Loire sur les ruines d’un des anciens châteaux de Tristan l’Hermite, grand prévôt de l’Hôtel de France sous Louis XI. Les lumières disparaissent et la salle gagne son atmosphère nocturne : « Mais la nuit, l’atmosphère change. Les bruits sont étouffés, les pensées plus sonores. « C’est seulement lorsqu’il fait noir que la chouette de Minerve prend son vol » notait Walter Benjamin en citant Hegel. Le temps semble plus proche de cet instant à mi-chemin entre veille et sommeil où l’on peut à son aise réimaginer le monde. A mon insu, mes gestes se font furtifs, mon activité se fait secrète. Je deviens une sorte de fantôme. Les livres sont désormais la seule présence réelle et c’est moi, leur lecteur, que les rites cabalistiques de lettres à peine entrevues convoquent et attirent vers un certain volume, une certaine page. L’ordre décrété par le catalogue de la bibliothèque n’est, la nuit, que pure convention ; il perd dans l’ombre tout prestige. » Une fausse pluie frappe de fausses fenêtres. Dans Une histoire de la lecture, Manguel évoque le plaisir, qu’enfant, il avait pour les jours de pluies, idéaux pour la lecture. Et voilà l’un des souvenirs que nous avons en commun.

La forêt-salle de lecture. (Photo André Lange-Médart)
La forêt-salle de lecture et un visiteur masqué.
(Photo André Lange-Médart)

Après quelques minutes passées dans cette salle, le guide nous invite à prendre en main les casques/masques de réalité virtuelle, cachés sous les sièges et après avoir fait tourné une paroi de rayonnage, il nous invite à pénétrer dans la grande salle de lecture. Cette idée du passage secret caché par une bibliothèque n’est pas ce qu’il y a de plus original. Il me semble qu’il y en a un dans la bibliothèque du château de Moulinsart ; un de mes co-visiteurs, plus jeune, en signale un chez Harry Potter tandis qu’un site liste dix-sept films (dont Le Nom de la Rose) présentant un tel dispositif. Qu’importe, l’effet est magique : la salle de lecture, ainsi découverte, se déploie comme une immense forêt d’arbres aux troncs blancs, dans laquelle sont alignées une vingtaine de tables, avec de petites lampes illuminées. Jolie métaphore. Dans les salles de bibliothèques, j’aime toujours être tranquille, un peu isolé, et je me dirige spontanément vers la dernière table, tout au fond.

Pour enfiler le casque de réalité virtuelle et fixer les écouteurs, je dois enlever mes lunettes, ce qui, dans une salle de lecture, est un peu paradoxal. Mais ce n’est pas grave, me voici projeté dans l’univers virtuel des dix bibliothèques choisies par Manguel et Lepage. L’ordre de visite est au choix du spectateur, invité à cliquer sur d’improbables logos. Pourquoi associer Jules Verne au N impérial ? Le hasard veut que je commence par la bibliothèque de l’abbaye d’Admont, dans les Alpes autrichiennes, dont, je l’avoue, j’ignorais l’existence. Une somptueuse bibliothèque rococo, fondée par les bénédictins et spécialisées en ouvrages théologiques. La vision virtuelle est surprenante. Certes on ne peut se déplacer, ni palper les livres (des prêtres en soutane le font pour nous), mais la vision est absolument sphérique : on peut non seulement explorer sur 360° à l’horizontale, mais également admirer le plafond et le parquet. Je me retrouve ensuite dans la mythique bibliothèque d’Alexandrie, ses bibliothekai, terme qui, à l’origine, nous explique Manguel, ne désignait pas le local mais les étagères ou les casiers destinés aux rouleaux de papyrus. J’assiste aux déplacements des charakitai, les scribouilleurs dont se moquait Timon de Phlionte. Et je me retrouve pris comme eux dans les flammes de l’incendie dévastateur, comme bientôt je serai prisonnier, avec un violoncelliste, sous les obus serbes qui détruisirent la bibliothèque de Sarajevo. La voix de Manguel, tranquille, douce et docte, avec un léger et agréable accent espagnol, commente les différentes visites : Bibliothèque du temple Hase-Dera (Kamakura, Japon) ; la Bibliothèque José Vasconcelos (Mexico, Mexique) ornée d’un majestueux squelette de baleine ;  la bibliothèque du Congrès à Washington, qui permet à Manguel d’ironiser sur les fresques présentant les Etats-Unis comme la civilisation ultime ; la bibliothèque Sainte-Geneviève, conçue pour l’éclairage au gaz à peine inventé et qui s’allume pour nous lorsque tombe la nuit. Manguel (qui est aussi l’auteur d’un fascinant Dictionnaire des lieux imaginaires) ne s’en tient pas aux bibliothèques réelles : une des bibliothèques, reconstituée à partir des illustrations d’A. de Neuville pour l’édition Hetzel de Vingt mille lieux sous les mers, est celle du Capitaine Nemo. C’est peut-être la plus réussie. Quel plaisir de voir défiler poissons et requins à travers les hublots du Nautilus pendant que Manguel nous fait la lecture des déclarations du capitaine sur son retrait du monde, qui le coupe des nouvelles parutions.

Héron de Louisianne par Jean-Jacques Audubon
Héron de Louisiane par Jean-Jacques Audubon

Dans son livre, Manguel n’évoque guère un des charmes des bibliothèques – des librairies aussi, d’ailleurs, comme Valery Larbaud nous le racontait dans son petit texte sur la Brentano’s – : le pouvoir en fantasmes érotiques de tels lieux. Peut-être est-ce un des apports de Robert Lepage à l’exposition. Une des visites les plus étonnantes est celle de la Bibliothèque universitaire de Copenhague. Cette bibliothèque (dont le dispositif me rappelle celui de la John Ryland Library à Manchester) est, nous dit Manguel, hors d’usage, les ouvrages n’ayant pas été répertoriés. Elle ne sert donc plus que de somptueux décors aux chercheurs qui viennent y travailler sur leurs ordinateurs, en consultant des ouvrages en ligne.  Dans la représentation virtuelle, des lecteurs fantomatiques, en costumes début du siècle, travaillent tranquillement sur leurs bancs. L’un d’eux, mais je m’y reconnais, se laisse distraire par le passage d’une dame en tournure Belle Epoque, chapeau et mantille, démarche élégante. C’est délicieux. La dernière visite est celle de la Bibliothèque du Parlement du Canada, à Ottawa. Sous la coupole trône un livre somptueux, The Bids of America, publié en quatre volumes, tirés à deux cent exemplaires, entre 1827 et 1838 par l’ornithologue Jean-Jacques Audubon. Rareté parmi les raretés pour les bibliophiles connaisseurs. Dans la visite virtuelle, une bibliothécaire, vêtue de noire, très belle, très noble, tourne pour nous les pages, dévoilant une à une les aquarelles gracieuses, tandis que les oiseaux s’échappent du livre et prennent position dans l’espace de la salle de lecture. Un pic vert s’attaque aux boiseries de la vénérable institution. Le regard de la belle bibliothécaire fixe le spectateur, se fait insistant, invitant, et avec les oiseaux d’Amérique, ouvre à l’envol des fantasmes.

L’exposition restera ouverte à Montréal jusqu’en août 2016. Il me reste à espérer, pour mes aimables lecteurs et mes belles lectrices, qu’elle traversera après cela le vieil Océan.

P.S. Dans son Dictionnaire des lieux imaginaires, Manguel invite ses lecteurs à lui communiquer des lieux qu’il aurait négligé. Je me permets de lui suggérer l’île de Calemplui, décrite par le voyageur Fernão Mendes Pinto dans ses Peregrinações. Mi-pirate, mi-diplomate, Mendes Pinto fut un des premiers portugais à débarquer au Japon et ses récits de voyage aux Indes et en Asie sont en partie véridiques. Mais les historiens ne sont pas arrivés à identifier l’île de Calemplui, dont ils soupçonnent l’existence fantaisiste : entourée d’un terre-plein en pierre de jaspe de vingt-six empans de haut, fait de dalles si parfaites et si adroitement ajustées, que le mur tout entier semblait d’une seule pièce. Mendes Pinto nous raconte comment, avec le capitaine Antonio de Faria, ils y découvrirent et y profanèrent, sous les yeux d’un ermite plus que centenaire, les tombeaux des rois de Chine.

Paris, 4 novembre 2015

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