Revenus d’entre les morts, les zombies contre Halloween.

Marche des zombies (Montréal, 31 octobre 2015) (Photo André Lange-Médart)
Marche des zombies (Montréal, 31 octobre 2015) (Photo André Lange-Médart)

Regardez l’album photos complet ici.

« Novembre, mois des morts, le sale automne rempli des spectres des hommes que j’ai connus ». Dans Jos Connaissant, le deuxième volet de « la vraie saga des Beauchemin », hanté par la mort de la mère, livre dont j’ai finalement trouvé un exemplaire d’occasion chez un alfarrabiste au croisement de la Rue de Berry et de la Rue Saint-Christophe, et que je lis dans l’avion de nuit qui me ramène de Montréal à Paris, le grand écrivain québecois Victor-Lévy Beaulieu évoque brièvement ces journées pluvieuses de l’après-Toussaint. Le livre date de 1970, il porte en bas de dos un petit autocollant « livre d’occasion », comme pour indiquer qu’il est un revenant, et je ne sais pas comment sera novembre, cette année, sur les bords du Saint-Laurent. Mais hier, c’était Marche des Zombies, et il faisait un beau soleil de pas encore hiver. En remontant de la vielle ville pour récupérer mon bagage à l’hôtel, entre Sainte-Catherine et Place des Arts, je suis tombé sur cette flash mob. Je suis un revenant, j’avais déjà survécu à celle croisée à Strasbourg, en octobre 2011.

Mariée zombie (Photo André Lange-Médart)
Mariée zombie (Photo André Lange-Médart)

En principe, Halloween, les zombies, les vampires, tout cela m’irrite, malgré une certaine tendresse de cinéphile pour Bela Lugossi. Mon vieux fond d’éducation rationaliste, scientiste et positive a laissé des traces. La Toussaint, c’était l’occasion du tour des cimetières, de Mons-lez-Liège, de Flémalle, chrysanthèmes, ciels gris, froidures, ennuyeuses réunions de famille, tous ces oncles, tantes et arrières-petits-cousins, pour qui j’étais juste li pti fi d’Edouard,  sans mains d’argent. Ma mère détestait ces rituels, moi ils me paraissaient sans fin, même si j’en garde aujourd’hui une étrange nostalgie de période révolue. Halloween, en Europe, je déteste cela car c’est une mode non pas de vielle tradition celte, mais de récente importation américaine. Un truc qui a à voir avec un certain business, un marketing de saison, qui réduit tout en infâme caricature. Hier, dans l’avion d’air Canada, les hôtesses et les stewards portaient des antennes avec des petites citrouilles, ou bien des cornes rouges lumineuses. C’était complètement ridicule. Trop standardisé pour être spontané. Une opération poussée, j’imagine, par le dir’com de la compagnie. Moi, je serais employé d’Air Canada, je trouverais ça humiliant. Je vous rappelle, Messieurs, Dames, que tout cela a avoir avec la mort, et que la mort, ça ne se banalise pas. Les spectres, au moment d’Halloween, si on n’en a pas plus peur, ça sert à quoi ? Les vielles photos d’Ossian Brown sur Halloween nous l’indiquent : l’inquiétante étrangeté était bien plus inquiétante avant, au début de l’autre siècle.

Couple zombie (Photo André Lange-Médart)
Couple zombie (Photo André Lange-Médart)

Les marches de zombies, c’est aussi du pipeau, sanguinolent et purulent à souhait Des trucs sponsorisés par les festivals de cinéma fantastique ou par le câblodistributeur local. C’est du rigolo. Les trucs pour rendre spectaculaires vos plaies béantes vous sont données sur le site web des organisateurs. « Tout d’abord il faut travailler sur une peau propre et sèche afin que les produits adhèrent bien. Plusieurs articles que vous possédez à la maison peuvent vous servir pour créer de beaux effets, tels que le papier hygiénique et les flocons d’avoine crus! Commencez avec les plaies et textures de peau, il vous sera plus facile d’ajouter le sang et les couleurs par la suite. Choisissez un ou plusieurs endroits du visage où vous voulez changer la texture ou créer une plaie. Appliquez une mince couche de latex liquide Mehron couleur peau. Déchirez de petits morceaux de papier hygiénique. Prenez un morceau de papier environ de la même taille que le latex appliqué et déposez-le sur le latex. L’application n’a pas besoin d’être parfaite et lisse, au contraire! Une peau au « look » abîmée fera un meilleur effet! Ajoutez du latex par dessus le morceau de papier et laissez-le sécher. Vous pouvez répétez une deuxième fois afin d’obtenir une peau plus ou moins épaisse ou laisser tel quel. Le but est de créer diverses textures. »

Jeunes zombies easy rider (Photo : André Lange-Médart)
Jeunes zombies easy rider (Photo : André Lange-Médart)

Les premières marches zombies, en Amérique du Nord, sont apparues avec le siècle nouveau. Je pensais même que c’était un phénomène post-11 septembre. Mais non, Wikipedia (version en), date les premières des zombies parades de juste avant le tragique événement. L’origine s’en trouve dans le marketing de jeux vidéo : « The earliest zombie walk styled event on record was put together rather last-minute at the Gen Con gaming convention in Milwaukee  in August 2000. The event was created to poke good-natured fun at the  Vampire : The Masquerade LARPers that were taking over large portions of the convention, and disrupt their games. Michael Yates, Mark Stafford, Jacob Scowronek and several others organized the event with roughly 60 participants. The event was later recorded in the book 40 Years of Gencon with photos and recollections from the organizers. While it was rumored that the organizers were arrrested and thrown out of the convention for their flash mob of zombies, they were simply questioned by security before being told to disband. »

En 2009, Anne Billson, la critique de cinéma du Guardian, spécialiste du film de genre, s’interrogeait sur le retour des zombies et y voyait une sorte d’affirmation des peurs du nouveau lumpenproletariat, une réaction collective à l’aliénation. « Because zombies, even more than vampires, are symbols of so many of today’s subconscious fears. They stand for any section of society that can be easily depersonalised for social or political reasons. They represent the great unwashed, that fearsome underclass of knife-wielding hoodies certain newspapers are always warning us about. Or they’re metaphors for poverty, influxes of immigrants or refugees who (we’re told) will steal our housing and jobs. » Les marches de zombies, malgré leur caractère déjanté, auraient ainsi valeur d’expression politique. En 2011, ici et là, les marches de zombies se sont associées au mouvement des Indignés. Un professeur de sociologie québecois, Vincent Paris, s’est  penché sur le phénomène et en a tiré un livre, Zombies. Sociologie des morts vivants. Sa lecture du phénomène, moins marxisante, est que la croyance dans les morts vivants est bien antérieure à la culture vaudoue, souvent identifiée comme la source historique et n’est pas spécifique à la culture de masse : elle se trouve déjà dans la culture biblique, en particulier chez Ezéchiel, à qui Dieu prescrit « Souffle sur les morts et ils vont revivre ». Dans la société contemporaine, la vogue du phénomène zombie, tel le virus, serait une représentation des risques de la société, risques communs à l’ensemble des couches sociales et non aux seules catégories marginalisées.

Zombie version mexicaine (Photo André Lange-Médart)
Zombie version mexicaine (Photo André Lange-Médart)

Pour le photographe, une marche de zombies, malgré son facile mauvais goût, est un bon moment à passer. Question de me grimer un peu, j’ai mis au bec ma pipe de bruyère, récemment achetée chez Blatter et Blatter, avenue du Président Kennedy, et je me suis mêlé à la foule des morts vivants. Une telle mascarade offre une possibilité rare dans la vie vivante : fusiller les visages à bout portant. Les morts vivants se prêtent au jeu, évitant le sourire qui fausserait l’effet. Les mortes vivantes, elles, sont souvent plus avenantes que leurs choms et offrent sans se faire prier la grimace aimable que l’on espérait.

A regarder ces marches, je me dis que ce qui les caractérise, c’est un sens de la dérision, une ironie froide. Dérision zombie. Il y a du James Ensor, là-dedans. Le carnavalesque comme exorcisme de la mort, ou peut-être, plus exactement, du souvenir de la mort, du temps où la mort n’était pas une abstraction cinématographique, ni un simple mauvais moment à passer pour les familles éplorées. Il fut une époque où la mort n’était pas quelque close d’ennuyeux et de peu commercial, quelque chose qu’il ne fallait pas occulter. La culture industrialisée, divertissement faisant diversion, a effacé cette sombre évidence : « Ne chantez pas la mort », chantait Léo Ferré, finalement très pascalien dans sa critique du show business. Ce n’est donc pas la mort qui serait exorcisée par les zombistes, mais la mort de la mort. Bien que concomitantes avec Halloween, les marches zombies en seraient la critique plus ou moins explicite. Halloween, happé à la fin du siècle dernier par la machine commerciale, a perdu de son sens de fête des morts. Dans sa version américaine, elle a empesté la culture occidentale, au point qu’un service culturel britannique vient très officiellement de rappeler que les Celtes utilisaient, pour la fête de Samain, des navets et non des citrouilles. La fête des morts, comme Noël, est morte, définitivement réifiée dans des symboles vidés de leurs angoisses originelles. La marche des zombies lui rend vie. Et ceci non sans quelque syncrétisme désinvolte, puisque l’univers Walking Dead se voit contaminé par des figures d’autres espaces culturels : pirates des Caraïbes, Joker à la Tim Burton, pseudo-Frankenstein et je repère même une jolie Frida Kahlo en éclatante calavera. J’ai même vu un petit diable portant fourche auprès de sa mère, musulmane en foulard. « Je n’ai jamais été aussi bien mort » crie avec joie, sur l’estrade, le chanteur des Breastfeeders. Par son goût du non-sens, le zombisme se démarque de la récupération commerciale de la tradition celte, essaye de retrouver le goût et la saveur de la fête. Pour combien de temps ?

Le sale automne peut commencer. J’attends avec impatience la parution des oeuvres complètes du grand surréaliste belge, le Dr. Paul Nougé, réunies sous le beau titre de Au pays des images, les spectres sont rois.

 Regardez l’album photos complet ici.

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