« Los Hongos » de Oscar Ruiz Navia – Calligraphie sur les murs de Cali

los hongosLe film de street art est en train de devenir un genre en soi. Après Exit Through the Gift Shop (Faites le mur !)  (2010) de Banksy – où le grand artiste convainc Thierry Guetta, excentrique collectionneur de vidéos sur l’art urbain à devenir lui-même un artiste – et Vandal (2013) de Hélier Cisterne, film tourné à Strasbourg, voici Los Hongos (2014) réalisé par le colombien Oscar Ruiz Navia.

Los Hongos pourrait se traduire en français par « Les champignons », métaphore non réellement explicitée dans le film mais qui suggère la prolifération incontrôlable. Le film est une fiction à forte dose documentaire sur les cheminements urbains dans Cali, troisième ville colombienne, de deux adolescents d’origine différente : l’un, Calvin, hispano de famille petite-bourgeoise, l’autre, Ras, noir, vivant avec sa mère dans une communauté pauvre. Une passion les réunit : la peinture murale, le street art. Calvin est plutôt dessinateur, Ras plutôt calligraphe, mais ils s’entendent sur une nécessaire synthèse, dans des motifs inspirés de la révolution égyptienne de janvier 2011. Comme dans Vandal l’art urbain est présenté comme la seule échappatoire possible, comme forme de constitution identitaire d’une génération perdue. Mais là où Vandal dégageait la solitude, la tristesse et la tragédie (un des jeunes artistes se fait électrocuter en fuyant la police strasbourgeoise), Los Hongos dégage une énergie, un humour et une poésie assez efficace, libératrice.

"Vandal" de Hélier Cisterne.
« Vandal » de Hélier Cisterne.

Critique grincheuse, Eithne O’Neill écrit dans Positif que « l’absence de structure et de caractérisation indique, à nos yeux, un film ni fait ni à faire. » Il est vrai que le scénario de Los Hongos est un peu décousu, un peu touche à tout et que l’on craint à l’un ou l’autre moment, que le film va s’enferrer dans des redites. Mais un street film est comme un road movie ou comme un roman d’apprentissage, ce n’est pas l’improbable logique d’une succession calculée d’événements qui fait l’intérêt, mais au contraire la capacité de l’auteur à ménager des surprises et à créer une tonalité d’ensemble.  La force du film vient donc de l’énergie, de la couleur, de la musique et l’humanité, parfaitement rendue par des acteurs amateurs, certains jouant leur propre rôle. La relation affectueuse de Calvin avec sa grand-mère, ancienne enseignante et résistante à la dictature, atteinte d’un cancer mais d’une magnifique jeunesse d’âme sous ses rides profondes, est d’une grande tendresse, et en même temps d’une grande force symbolique : relations avec le passé douloureux de la Colombie, convergence des générations dans l’aspiration à la liberté, confrontation de la jeunesse avec la mort prochaine. L’organisation quasi professionnelle et la solidarité des street artists (y compris un enthousiaste animateur de radio alternative qui énonce la lutte collective contre Babylon) apparaissent comme une alternative à la rhétorique marxiste du père de Calvin, un débonnaire chanteur de charme.

Les aliénations et illusions de la culture populaire (film de vampires, prédicateur de mèche avec un jeune politicien arriviste candidat à la mairie, talk-show télévisé, soirées de défonces adolescentes, communication familiale par Skype interposé,…), à défaut d’être foncièrement originales comme propos, sont présentées avec fraîcheur et humour. Le plus inattendu est l’issue de la confrontation des deux jeunes héros avec la police, qui se termine avec une belle scène onirique. Trouver le magique dans la vie réelle est une vieille tradition de la littérature et du cinéma latino-américain. Cette tradition se perpétue ici avec bonheur.

P.S. Mon enthousiasme pour ce film vient en partie de ce que je l’ai vu juste après L’ombre des femmes de Philippe Garrel, assez banal drame de la crise de couple trentenaire, et dont la seule beauté réside dans la photographie. Le bariolage du Paris contemporain abandonné à la banalité des enseignes standardisées n’a pas la luxuriance colorée des murs de Cali et, finalement, mieux vaut, comme le fait Garrel, le traiter en noir et blanc.

 

Paris, 17 juin 2015.

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