Trois trompettes pour Mahler

Bernard Haitink et la violoniste Alina Ibragimova  Photo André Lange-Médart
Bernard Haitink et la violoniste Alina Ibragimova
Photo André Lange-Médart

La musique symphonique de Mahler est spatiale. Adorno souligne que, dans la partition de la Première symphonie les cuivres doivent être placés « à une très grande distance« .  « In sehr weiter Entfernung aufgestellt« , donc normalement placées hors-scène, précise mon ami Francisco Cabrera, rigoureux philologue. La scène de la Philarmonie de Paris est immense, et hier soir, pour l’interprétation de cette ouvre par le grand, très grand et très vénérable Bernard Haitink et le London Symphony Orchestra, trompettes et trombones étaient effectivement tenus à distance, dans le coin supérieur droit. Mais, à l’ouverture, trois des cinq sièges de trompettistes étaient inoccupés. Trois trompettistes étaient vraiment à distance. Ils sont arrivés, de très loin sans doute, à la fin de la longue pédale de cordes qui entame l’oeuvre. A la fin du premier mouvement, le maître s’appuie sur la chaise haute. Il y a un long silence. Il les regarde.

Bernard Haitink et le London Philarmonic Orchestra Photo : André Lange-Médart
Bernard Haitink et le London Philarmonic Orchestra
Photo : André Lange-Médart

C’est la première fois depuis plus de trente ans que j’assiste à une représentation d’une symphonie de Mahler. Au début des années 80, j’avais suivi, d’une loge du Conservatoire l’Orchestre de Liège dans la Cinquième. Le mot représentation, normalement associé au théâtre et à l’opéra plutôt qu’à la musique symphonique, me paraît ici être le plus pertinent : l’exécution des symphonies de Mahler, plus probablement que toutes les autres, est aussi faite pour être vue. Et Haitink organise magnifiquement cette scénographie, ménage des suspens ironiques, valorise les surprises de ce stupéfiant collage. Cordes à la Mayerling, fanfares militaires, citations de lieder et de mélodies populaires, la « Titan » est comme un florilège de l’Empire austro-hongrois. Je crois même y reconnaître un peu de hautbois et de clarinette klezmer. L’expérimentation orchestrale demande à être vue. Ah, ce duo entre les cymbales et les flûtes. Et cette note de cor, dans le troisième mouvement, dont on ne sait trop si c’est une bévue de l’instrumentiste ou un géniale boutade du compositeur. Elans de mélodies immédiatement clôturés, longues sérénades, éclats de timbales. Attention de l’auditeur requise à chaque instant pour apprécier ce superbe patchwork, pot-pourri génial, qui fut jadis une provocation, un défi douloureux pour le compositeur à son public conformé.

L’occasion de relire cette belle prose, lumineuse et obscure, de T.W. Adorno. « Mahler excite la fureur de ceux qui s’entendent avec le monde, parce qu’il leur rappelle ce qu’ils doivent eux-même s’interdire« . Mais, si j’en crois les acclamations du public, les ovations, Mahler n’excite plus la fureur du public. Celui-ci ne s’interdit plus rien, d’ailleurs. Dans les escaliers du magnifique ensemble dessiné par Jean Nouvel, sans égards pour son entourage, un jeune homme ouvre une barquette et mange de la moussaka avec les doigts. Punk, ce Mahler ?

Bernard Haiting parmi ses musiciens. Photo : André Lange-Médart
Bernard Haitink parmi ses musiciens.
Photo : André Lange-Médart

P.S. Je ne dirai pas grand chose du Concerto pour violon K.216 de Mozart interprété par la jeune violoniste russe Alina Ibragimova. Celle-ci, qui eu l’honneur de jouer aux funérailles de Menuhin, est la star du moment. Elle séduit un public, qui applaudit dès la fin du premier mouvement, en dehors de toute convention des pratiques des salles de concerts. Son jeu est certes impeccable et délicat, mais étonnamment froid. Est-ce le tempo de Haitink, qui me paraît plutôt lent, l’immensité de l’espace qui écrase Mozart ou une certaine aigreur du Guarneri aimablement prêté par Georg von Opel, je ne sais. seule la cadence de l’Adagio m’émeut. On a un peu l’impression d’une gentille scrucrerie offerte aux dames qui vont devoir subir l’oeuvre titanesque imposée par leur mari. Ce matin, je redécouvre la chaleur intime du K.216 magnifiée par David Oistrakh.

Paris, 17 juin 2015.

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