Un temple de lumière : « La Sapienza » d’Eugène Green

"La Sapienza" d'Eugene Green.
« La Sapienza » d’Eugene Green.

« J’ai le coeur plein des Iles Borromées » écrivait Stendhal. Je les ai vues, ces îles, vers l’âge de dix ans. J’en garde un souvenir un peu grotesque, celle du guide qui nous montrait les magnolias en fleurs, en répétant « magnolia-lia-lia », petit jeu qui devait sans doute plaire aux touristes mâcheurs de chewing gum. Ces îles, ces magnolias, ces terrasses de jardins, mon père les avait photographiées. J’ai dû me défaire, il y a peu, de ces diapositives, conçues pour des projections familiales d’après vacances, qui n’ont pas résisté au temps et qui n’étaient souvent que de belles cartes postales.

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Des cartes postales d’Italie. C’est ce que laisse craindre les premières images de La Sapienza d’Eugène Green, pendant que se déroule le générique, sur fond des Vespro della beata Vergine  de Monteverdi, dans la magnifique interprétation dirigée par Rinaldo Alessandrini. Mais l’on est vite détrompé et surpris : les images de Rome que nous livre Green sortent vite du répertoire limité des principaux monuments à voir par les touristes pressés – il y en a un, australien, dans le film, qui vaut pour la masse écrasante de tous les autres – et nous font découvrir des merveilles ignorées, même après un demi-siècle d’exploration de la Ville éternelle. Un lent travelling vertical, par exemple, nous mène, à près une lente élévation au ras de guirlandes de marbres vers les seins non d’une quelconque déesse, mais d’un aigle au regard inquiétant. Où est-il ?

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Le propos de Green n’est évidemment pas touristique, mais philosophique. Rencontre d’un couple de quarantenaires aux silences fatigués (l’architecte Alexandre, Fabrizio Rongione, bien plus intéressant ici que dans le fadasse Deux jours, une nuit des frères Dardenne, et Aliénor, splendide Christelle Prot, aux yeux étincelants d’intelligence et de douceur) et d’un couple de jeunes frère et soeur aux liens mystérieux (Goffredo, étudiant en architecture / Ludovico Succio et Lavinia / diaphane Ariana Nastro). Rencontre qui s’articule autour d’une question : « Qui y a-t-il au delà de la science et de la beauté ? ». Les deux femmes se retrouvent autour de leurs angoisses et de leurs amours respectifs. Les deux hommes confrontent leurs vues sur l’architecture : Alexandre est résigné à ses propres compromis avec les pouvoirs urbanistiques (décrits avec une étonnante froideur satirique) ; Goffredo est plein d’enthousiasme et imagine une nouvelle Città ideale, à construire quelque part en Europe, autour d’un temple, espace réceptacle de lumière, ouvert à toutes les religions et même à ceux à qui n’en ont pas encore découvert.

Une rencontre complémentaire illumine le film : celle d’Aliénor avec un exilé irakien, voyant chaldéen qui lit les destins dans les étoiles, interprété par Eugène Green lui-même, mage mélancolique de lumière.

Mené avec une lenteur calculée, des voix distanciées, théâtrales, des regards caméra qui récusent d’emblée, comme dans les films de Manoel de Oliveira, toute présomption de naturalisme, le récit des relations du quatuor s’entrelace avec élégance dans une exploration de l’oeuvre et de la vie de Francesco Borromini, le grand architecte baroque italien, ami puis rival du Bernin. Poème philosophique, La Sapienza est peut-être aussi un des plus beaux films sur l’architecture, qui, par sa délicatesse, la beauté de ses plans, la grâce de ses symétries, fait apparaître bien outré et quasi dérisoire Le ventre de l’architecte de Peter Greenaway.

Alors que dans Le voyage en Italie de Rossellini un couple se déchirait, le voyage à Rome des deux architectes permet une rencontre entre deux générations,  les retrouvailles d’un couple que l’on croyait en perdition et la dissolution libératoire des liens délétères de l’autre. La construction en parallélisme du récit est quasi trop belle, trop savante. Mais de la beauté naît l’amour et de la science naît la sapienza, une sagesse qui n’est pas contrainte protestante mais réceptacle de la lumière dans un creux, dans un espace redéfini pour les hommes.

Mis à part deux citations liminaires – dont le célèbre « Mais par ce que selon le sage Salomon, Sapience n’entre point en ame malivole, & science sans conscience n’est que ruyne de l’ame. » de Rabelais – Green nous épargne toute érudition philosophique. Le récit de la rencontre progressive du quatuor et la beauté des oeuvres de Borromini, qui mènent inévitablement à l’élévation du regard, suffisent à son propos. Par là, il s’inscrit dans la tradition de Giambattista Vico, qui a défini dans son traité Scienza Nova, comme la plus belle des sapiences la sapienza poetica, celle qui manque tellement au cinéma français.

Paris, 30 mai 2015.

 

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