Un intellectuel menchevik

Interview dans "Bookers' Bulletin" (Moscou, juin 2014) - Reproduction sur toile par Alison Hindhaugh.
Interview dans « Bookers’ Bulletin » (Moscou, juin 2014) – Reproduction sur toile par Alison Hindhaugh.

Parmi les nombreux et magnifiques cadeaux reçus ici et là de mes collègues et de mes amis à l’occasion de mon changement de vie, j’aime beaucoup celui-ci, offert par Alison Hindhaugh, l’infatigable chargée de communication de l’Observatoire européen de l’audiovisuel : une reproduction sur toile d’un interview qui m’avait été demandé, il y a quelques  mois, par Booker’s Bulletin, un magazine professionnel russe consacré au cinéma. J’en ignore le titre exact en russe. J’avais bien évidemment évité de commenter la politique cinématographique du gouvernement actuel de la Fédération russe, mais j »avais glissé une allusion malicieuse à ce texte de Maxime Gorki, qui, découvrant en 1898 le cinématographe des frères Lumière dans un bordel de luxe moscovite, avait imaginé que l’on pourrait, avec cette nouvelle invention, adapter les grands classiques de la littérature, dont les oeuvres du Marquis de Sade. Je ne sais quel photographe m’a capté ainsi, en conférencier. J’aime beaucoup cette photo. Elle me fait penser à ces considérations de Roland Barthes, dans l’Empire des signes, sur la japonisation de son visage dans une photographie publiée par un magazine nippon. Je ne me prends évidemment pas pour Roland Barthes, mais j’aime cette russification de mon regard. Ici, je suis devenu une sorte d’intellectuel menchevik.

A Moscou, en janvier 1991. Conférence du Festival des films interdits.
A Moscou, en janvier 1991. Conférence du Festival des films interdits.

Il est amusant de comparer cette photo avec cette autre, prise également par un photographe russe anonyme, lors de ma première mission à Moscou, en janvier 1991, à l’occasion dune conférence dans le cadre du Festival des films interdits. La guerre du Golfe vient de commencer, les Etats baltes sont en rébellion. A l’invitation de Kiril Razlogov, nous sommes, avec Marc Ferro, Antonin Liehm, Annette Michelson, Michel Ciment, François Jost, Martine Godet, enfermés dans un sanatorium conçu pour la nomenkatura, perdu dans la plaine moscovite enneigée. Katja Gvozdeva me conduit à la Galerie Pouchkine, où je suis fasciné par une petite toile d’un maître hollandais montrant un paysage de guerre et d’incendie et qui convient si bien à ce moment historique. Nous parlons de Rabelais, de Bakhtine et de Montpellier. Nous n’avons aucune information sur ce qui se passe dans le monde. Je n’ai pas vu le photographe : je disserte sur Louis Althusser et Jürgen Habermas. Je préfère le second au premier, c’est la Glasnost. Je redeviens un menchevik.

Paris, 28 mai 2015.

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