« Taklub » : Les aux ras de Brillante Ma Mendoza

Brillante Ma Mendoza (Photo : André Lange-Médart)
U Brillante Ma Mendoza (Photo : André Lange-Médart)

Les films du réalisateur philippin Brillante Ma Mendoza ont une aura sulfureuse. Tout à l’heure, je croise mon camarade Seamus au Port Pantiero. Il me demande ce que j’ai vu aujourd’hui : « Un film marocain sur la prostitution, un film mexicain sur la prostitution et à présent je vais voir le Mendoza ». Il embraye : « …and now you will have the red lights ». De Mendoza, Mina m’a toujours dit : « Il filme très bien, mais j’en ai marre de ses films avec des prostituées taillant des pipes dans les cinémas ». N’ayant pas lu le texte de présentation, je m’attendais donc à un nouveau film sur les bas-fonds de Manille. Il ne faut pas se fier à l’aura des grands réalisateurs, capables de se renouveler, capables aussi, parfois, de nous livrer le pire.

"Taklub" de Brillante Ma Mendoza.
« Taklub » de Brillante Ma Mendoza.

Taklub (Le piège) n’est pas une fiction, mais un documentaire de reconstitution, financé par le gouvernement philippin. Il témoigne de la vie d’un village de pêcheurs, un an après le typhon Hayan qui a dévasté le pays. Bien peu de choses ont été reconstruites, la population vit dans des abris de fortune, des tentes fournies par les Nations-Unies et les ONG. La misère, la misère, la misère. Une famille péri dans l’incendie d’une tente, une nouvelle alerte au typhon et au tsunami sème la panique, une vieille est ensevelie par un glissement de terrain, les victimes du désastres sont confrontés à une bureaucratie tatillonne qui bloque l’accès aux aides,… Mais Mendoza n’est pas un réalisateur de magazines télévisés : il filme, et il filme bien. Ses images sont prises le plus souvent au ras des choses : au ras de l’étal d’un marchand de poissons, au ras de la boue dans laquelle s’enfoncent les pieds nus de pénitents qui défilent en portant la croix, au ras des éboulis dont émergent les orteils de la vieille ensevelie, au ras du béton dans lequel on enterre un crucifix, pour compenser le fait que les cadavres des enfants disparus n’ont pas été rendus à leur mère. Puis des contre-plongées et des plans en grand angle de ce qu’il reste du port, sous le ciel menaçant… La beauté du film doit beaucoup à l’impressionnante photographie d’Odyssey Flores.

Taklub-Bandeau

La description de la misère reste et est ici poignante. Le vieux pêcheur Renato a perdu sa famille dans l’incendie de la tente, il a les yeux fous et dit « Je voudrais que la mer m’emporte, que les requins dévorent mon corps. Je n’ai plus de maison ». Mais le glauque a disparu, comme emporté par le typhon. Si l’on excepte une brève scène violente, liée à un vol de matériaux, les rapports humains entre les survivants sont empreints de dignité et de solidarité. Certes, on est ici dans un film financé par les services de reconstruction du gouvernement et soutenu par la sénatrice Lauren Lerida, mais on ne peut douter de la sincérité de cet humanisme retrouvé. Les images sont poignantes comme celles de ce documentaire que John Huston tourna dans l’Italie en guerre, en 1944-45. Une tenancière d’une petite cantine, interprétée par la grande actrice nationale Nora Aunour, apporte comme un réconfort permanent, malgré sa quˆete inaboutie pour retrouver le corps de ses enfants. Des musiciens, la danse des villageois, la petite fille qui donne à son chiot le nom d’une ONG sont autant de manifestations de résilience et d’espoir. Tout cela ce termine par le « Il y a un temps pour toute chose » de « L’Ecclésiaste » qui sonne ici non comme un texte religieux de circonstance mais comme un poème universel d’une force incomparable.

Mendoza filme au ras de la vie, au ras de la mort.

1 commentaire

  1. Thank you for the good review. And indeed one of the bright lights of this film is the masterful and sensitive portrayal of Ms Nora Aunor. She is the core of this gem. Again, maraming salamat (thank you).

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