« Il racconto dei racconti » de Matteo Garrone : un conte d’effets

Le premier film présenté en compétition à Cannes est Il racconti dei racconti (Le conte des contes, que l’on nous vend déjà comme Tale of Tales) de Matteo Garrone. Comme je n’avais pas trop aimé ses films « sociétaux », Gomorra et Reality, je ne suis pas fâché de le voir s’aventurer dans une sorte d’heroic fantasy. Après tout, mieux vaut un bon film de genre que des films critiques pas vraiment accomplis.

Illustration de Von Bayros pour une édition du Pentamerone.
Illustration de Von Bayros pour une édition du Pentamerone.

Garrone a le mérite de faire découvrir au public international un classique de la littérature baroque napolitaine : Lo cunto de i cunti de Gianbaptista Basile. La première édition date de 1634, deux ans après la mort de l’auteur. Le philosophe napolitain Benedetto Croce, qui en donna une traduction partielle en italien le définit comme « le plus ancien, le plus riche et le plus artistique des recueils de fables. » Une abondante littérature scientifique est disponible sur le recueil, également cité en 1883 dans son livre Le monde merveilleux des contes par un certain Alphonse de Lescure, peut-être un lointain ancêtre du nouveau Président du Festival. Le recueil a inspiré les autres conteurs, dont Charles Perrault et les frères Grimm, et on y trouve déjà, parait-il, les histoires de la Cenenterola (Cendrillon), de la Belle au bois dormant et du Chat botté. Le texte original en est même accessible ici, mais je dois dire qu’il y a belle lurette que j’ai perdu mon napolitain du seccento. Garrone ne cache pas que son film est une très libre interprétation. Des cinquante récits du Pentamerone, il n’en sélectionne que trois. Il ne reproduit donc pas le premier, la cornice, qui constitue la structure générative du recueil, célébrée par les historiens de la littérature. J’emprunte, pour faire vite, ce récit-cadre à Wikipedia : « Une princesse dénommée Zoza, unique fille du roi de Vallée Velue. Quoi que son père fasse pour la divertir, elle ne rit jamais. Aussi le roi fait-il installer une fontaine d’huile près de leur porte, dans l’espoir que voir des gens essayer d’échapper aux jets d’huile et glisser réussira à la dérider.

Une vieille femme essaye de prendre de l’huile, mais un page brise sa cruche en jetant un caillou. Alors, la vieille hurle et se met tellement en colère qu’elle sautille sur place, découvrant son entre-jambes. Zoza, qui assiste à la scène, finit par exploser d’un grand éclat de rire, mais cela irrite plus encore la vieille femme. Elle jette un sort à la jeune fille : la princesse ne pourra épouser que le prince de Ronde Prairie, Tadeo, qu’une fée a endormi au moyen d’un maléfice et dont le corps a été déposé dans une tombe. Zoza apprend qu’elle ne peut le réveiller qu’en remplissant une cruche de larmes en seulement trois jours. Zoza, alors, se met en quête de son promis et, au cours de son voyage, visite successivement quatre fées, qui lui donnent une noix, une châtaigne et une noisette. Au bout de sept ans, Zoza trouve enfin la sépulture du prince et, à côté, la cruche. Elle a presque fini de la remplir de larmes, quand le sommeil la gagne et elle s’endort. Une esclave mauresque vole alors le récipient, finit de le remplir, et réclame de devenir l’épouse du prince.

Zoza, par la suite, retrouve le prince et Lucia, l’esclave, qui est désormais son épouse. Zoza ouvre les trois fruits que les fées lui ont donnés : de la noix sort un nain chanteur, de la châtaigne une poule et des poussins d’or, et de la noisette une poupée qui file de l’or. La reine-esclave, tombée enceinte entre-temps, menace d’écraser Giorgio, l’enfant qu’elle porte, si elle n’obtient pas ces objets. Zoza les lui cède l’un après l’autre et, à cause d’eux, l’esclave éprouve soudain l’irrésistible envie d’écouter des histoires. Poussé par sa femme, qui lui fait toujours la même menace, Tadeo engage alors dix conteuses, parmi lesquelles se glisse Zoza déguisée. Chacune des femmes racontera cinq histoires. La supercherie de la Maure est dévoilée dans la toute dernière histoire (comme il convient, c’est Zoza qui la raconte) : l’usurpatrice est condamnée à mort et, sans avoir accouché, est enterrée dans le sol jusqu’au cou. Zoza et le prince peuvent alors vivre heureux jusqu’à la fin de leurs jours. »

'Tale of Tales' de Matteo Garrone.
‘Tale of Tales’ de Matteo Garrone.

En s’écartant de ce récit-cadre, Garrone nous prive du tour de force que le réalisateur polonais Wojciech Has avait réussi avec son adaptation du Manuscrit trouvé à Saragosse de Jan Potocki (le seul livre de la littérature universelle dont le héros est un Wallon) : conserver le vertigineux emboîtement en cascade des récits successifs. 

Plus grave. Les historiens de la littérature louent chez Basile le recours à la langue populaire, aux jeux sur les niveaux de langue et même sur les langues étrangères tel que le français (voir à ce sujet la thèse de C.Stromboli). Pour les nécessités de la production et de la distribution internationale, Garrone a tourné en anglais, avec des stars d’origines diverses telles que Salma Hayek (qui a toujours le visage de Frida Kahlo), Vincent Cassel ou John C. Reilly). Du coup, on perd la saveur du discours populaire, qui faisait partie du charme du Decameron de Pasolini. Garrone justifie cela par l’universalisme des contes et se rattrape en utilisant de somptueux décors du patrimoine architectural italien (Palazzo Reale de Naples, Paazzo Vecchio de Florence, le prodigieux Castel del Monte ou le vertigineux Castello de Roccascalegna. Espérons qu’une étude d’impact touristique viendra confirmer le bien-fondé économique de ces choix.

Bien, je vais avoir l’air de jouer au puriste académique et pédant. Garrone a raison de revendiquer le droit à l’adaptation, qui est effectivement une des caractéristiques de la transmission des contes de fées, dans le temps et dans l’espace. Le fond du problème est ailleurs : la somptuosité des décors, la débauche d’effets spéciaux (qui dépasse de loin celle du roi Strongcliff incarné par Vincent Cassel) et le recours à un anglais standardisé privent les récits de la vivacité et du merveilleux que l’on pouvait espérer. Ce sont des contes d’effets et non des contes de fées. Je me souviens que, gamin, je disposais d’une collection de contes sur 45 tours. Je les écoutais en boucle, couché à même le parquet, et je rêvais de toutes ces histoires inquiétantes. Ici, l’image tue le récit, aussi point qu’à certains moments on risque de s’endormir devant des plans trop lents, sans besoin de quelques potions soporifiques. Il en faut plus que des monstres marins, des sangsues, des puces géantes, des ravins, des crevasses, un ogre édenté à la Frankenstein et des jongleurs pour m’émerveiller. Le seul moment qui m’a vraiment enchanté est celui de Tobby Jones en roi de Highhills regardant sa puce, pas encore géante, traîner un petit carrosse d’or. Mais, si j’en crois les commentaires du grand historien de la littérature italienne, Asor Rosa, les contes de Basile se caractérisent par leur méchanceté et leur cruauté. Il n’est pas sûr que Garrone soit aller jusqu’au bout ce que cet esprit implique.

Certes, je ne fais probablement pas partie du public cible de ce film. Les enfants non plus, à qui l’on empêchera probablement de le voir  quelques scènes un peu dénudées et un baiser savoureux entre deux maitresses du roi Cassel. Reste à savoir si la génération Harry Potter, enfin sortie de la puberté, appréciera des effets déjà vu ailleurs et un érotisme gentillet.

Bande-annonce (en italien)

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