Entre Strand et Embankment, sans Virginia Woolf

« Les rues qui conduisent du Strand à l’Embankment étant très étroites, il vaut mieux ne pas les parcourir bras dessus, bras dessous. Si vous vous obstinez à le faire, vous contraindrez des clercs de notaire à sauter dans la boue, et de jeunes dactylos à donner, derrière vous, des marques de vive impatience. Dans les rues de Londres, où la beauté passe sans être aucunement considérée, l’excentricité a un prix, et il vaut mieux s’abstenir d’être très grand, de porter une longue cape bleue, ou de battre l’air de la main gauche« .

Petit jeu bovaryste de soirée solitaire dans la capitale londonienne : prenez le premier paragraphe du premier roman de Virginia Woolf, Traversées roman que bien sûr vous n’avez pas encore lu et ne lirez peut être jamais, et allez reconnaître les lieux. Vous avez beau faire systématiquement le tour des immeubles, entre Embankment et Strand, vous ne trouvez pas de rues très étroites, si ce n’est Georges Court, complètement déserte. Le seul flux humain, abondant celui-là, s’écoule dans la Villiers Street. Evidemment, pas de clercs de notaire, pas de jeunes dactylos. La Villiers Street se descend aujourd’hui en famille. Embankment est toujours un lieu de promenade, surtout pour les touristes qui vont photographier le Big Ben depuis le Victoria Bridge, mais les petites filles préfèrent regarder la grande roue bleue illuminée, de l’autre côté du fleuve. Beaucoup de monde, malgré la fraîcheur de l’air. Rythme paisible de la foule qui s’ennuie. Quelques couples d’amoureux, qui descendent les marches du Watergate Row pour chercher une table libre à la terrasse d’un estaminet, mais déjà les garçons rangent tables et chaises en plastique vert sombre. Petite cavalcade d’un gamin et d’une gamine noirs, que leur père poursuit en riant. Un couple indien hésite à entrer dans un petit débit de boissons en canettes, leur ballon gonflé à l’hélium sautillant sous l’enseigne. Ce sont bien les seuls excentriques de ce lundi soir. Sur la droite, un grand espace vide sous une voute en briques. Qu’est ce que l’on entreposait là, jadis ? Je capte un employé qui traîne un imposant aspirateur. Sur la gauche, personne ne fait attention au panneau qui indique que des voleurs opèrent dans le quartier. Et personne ne s’intéresse aux piles du London Evening Standard, qui, pourtant, titre « LONDON’S INVISIBLE KILLER…THE AIR WE BREATHE ». Jack l’Eventreur égorgeant notre Loulou, quand même, cela faisait plus peur, ça avait plus d’air que cet air éreinté. Marques triviales, Ladbrooke, Prêt à manger, British Railways. Un restaurant mexicain, des pizzerias à deux sous, que Monsieur et Madame Ambrose ne fréquentaient pas. Le Café rouge est quasi désert. J’essaye de photographier deux filles attablées, toutes deux vêtues de blanc et qui discutent en faisant de grands gestes, mais je n’arrive pas à capter ces mouvements, d’ailleurs sans grand intérêt. Banalité de cette foule. Pas de cape bleue, pas de haute silhouette, pas de main gauche qui battrait l’air. Quant à la beauté que l’on souhaiterait prendre en considération, par égard pour la romancière, comme souvent dans cette ville, elle n’existe pas.

Londres, 15 avril 2014.

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