M. de Granville mène double ville – 2. Peinture blanche rue Taitbout

LES CARNETS DE L’ANGE AVEUGLE – Le Paris de Balzac n’existe pas

5 février 2010

M. de Granville mène double ville – 2. Peinture blanche rue Taitbout

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Pourquoi la peinture blanche ?

Résumé des billets précédents : nous suivons, dans le roman Une double famille,  le Comte Roger de Granville,  magistrat, qui, en 1806, a épousé une amie d’enfance, Angélique Bontemps. Celle-ci l’a convaincu de prendre domicile dans un hôtel du Marais, très probablement l’Hôtel d’Epinay, rue Vielle du Temple. Madame de Granville est une bigote, hostile à toute idée de plaisir et toujours affairée à l’église Saint-Jean-Saint-François. Avis aux épouses trop austères, de toutes religions et idéologies : si vous ne voulez pas accompagner votre mari dans ses plaisirs sociaux, il ira voir ailleurs. En août 1815, rue du Tourniquet-Saint-Jean, sur son chemin quotidien de travail qui le mène au Palais de Justice, le comte Roger fait la connaissance de la jeune Caroline Crochard, “ancienne ouvrière”, avec qui il commence rapidement une liaison adultérine. 

“L’aventure de ces deux jeunes gens ne se continua pas long-temps dans la rue du Tourniquet (”Jeunes gens, jeunes gens. Balzac est généreux. Notons que Granville a 36 ans et que quelques mois plus tôt sa femme vient d’accoucher de son quatrième enfant…L’adultère comme source de jouvence…). Pour retrouver Caroline et Roger, il est nécessaire de se transporter au milieu du Paris moderne, où il existe, dans les maisons nouvellement bâties, de ces appartements qui semblent faits exprès pour que de nouveaux mariés y passent leur lune de miel : les peintures et les papiers y sont jeunes comme les époux, et la décoration en est dans sa fleur comme leur amour ; tout y est en harmonie avec de jeunes idées, avec de bouillants désirs. Au milieu de la rue Taitbout, dans une maison dont la pierre de taille était encore blanche, dont les colonnes du vestibule et de la porte n’avaient encore aucune souillure, et dont les murs reluisaient de cette peinture d’un blanc de plomb que nos premières relations avec l’Angleterre mettaient à la mode, se trouvait, au second étage, un petit appartement arrangé par l’architecte comme s’il en avait deviné la destination. Une simple et fraîche antichambre, revêtue en stuc à hauteur d’appui, donnait entrée dans un salon et dans une petite salle à manger.”

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Le “Paris moderne” dont nous parle Balzac, ce n’est évidemment pas ce quartier qui a surgi en quelques années autour de la Bibliothèque François Mitterand, aux alentours du Pont de Tolbiac, mais le quartier de la Chaussée d’Antin, où il nous faudra peut-être revenir plus souvent que M. et moi-même ne le voudrions, tant le quartier est fréquenté par nombre de personnages de la Comédie humaine.  Mais il faut savoir fuir la zone des grands magasins, en pleine période de soldes, se diriger vers “la  Nouvelle Athènes” et découvrir la rue Taitbout, endroit qui a dû faire fantasmer Balzac.  Bougainville, des actrices, Mlle Déjazet, “ce colibri de la scène”, Mlle Flore, “mise dans ses meubles par un gros fermier de la Brie”, Mlle Mars, y ont habité. Dans Splendeurs et misères des courtisanes, Balzac y fait demeurer un temps Eugène de Rastignac. Et quand Caroline Crochard, devenue Caroline de Bellefeuille, abandonnée par Granville, ruinée, exploitée par un nouvel amant au point de devoir vendre ses cheveux, sera expulsée de son appartement, c’est le banquier Frédéric de Nuncingen qui s’appropriera celui-ci pour le mettre à disposition d’une autre demi-mondaine, Esther Gobseck, laquelle y recevra bientôt dans le plus grand secret Lucien de Rubempré…

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Je me suis donc rendu rue Taitbout avec M., qui, loin d’être une demi-mondaine est, entre autres, ma délicieuse maîtresse. Venant de l’Eglise de la Sainte-Trinité, par la rue Saint-Lazare, nous n’avons pas descendu la Taitbout jusqu’au Boulevard des Italiens, comme un examen rigoureux des lieux balzaciens l’eût exigé. Mais nous avons exploré le vaste espace du n°80, le square d’Orléans, haut lieu du romantisme parisien. Il est postérieur à l’action d’une Double famille, mais mes belles lectrices savent déjà que je me fiche des anachronismes et que je privilégie le beau, le charmant et le paradoxal. M., au départ sceptique sur une promenade à la Chaussée d’Antin, reconnaîtra que le n°80 rue Taitbout valait bien le déplacement.

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Tenez, avant de vous raconter l’histoire du square d’Orléans, un petit mot sur Léo & Pipo, deux artistes qui ont toute ma sympathie, tant leur projet converge avec le mien, mais avec d’autres armes et un talent autre.  Léo & Pipo collent sur les murs de Paris des reproductions , plus ou moins grandes, parfois grandeur nature, de photographies noir et blanc des années 20, des années 30, et même des années 40 de personnages connus ou inconnus. Le projet tel que décrit sur leur page Monespace est très simple : “Après avoir passé leur enfance dans la douceur et la quiétude de la banlieue est parisienne, Léo & Pipo ont du mal à s’acclimater à l’austérité de la capitale, Paris, ville-musée. Plus encore, ils sont frappés par le profond ennui et par l’absence de chaleur humaine qui règne dans les rues de la mégapole. C’est finalement par réflexe, et pour tenter de s’approprier cette ville qui les rejette que Léo & Pipo montent en avril 2008 un projet décoratif. Quelle admirable tradition que de s’exprimer sur les mûrs de la cité qui vous dicte ses lois ! Pourtant Léo & Pipo évitent ardemment tout message et tout engagement. Ils proposent leurs figures comme des acteurs potentiels de la vie des quartiers. Ces figures d’anonymes dun autre temps ne racontent rien, n’impose (sic) rien… Elles regardent simplement les gens en espérant que ces mêmes gens les regardent en retour“.

Je partage ce diagnostic de “Paris ville musée” et, bien que j’adore les musées, je me sens complètement solidaire de ce projet qui consiste à “tenter de s’approprier cette ville” qui rejette les anonymes, les  périphériques, les sans visage (comme L’ange aveugle, Pipo & Leo avancent masqués). J’imagine bien que des riverains mesquins doivent se plaindre de ces collages intempestifs, mais ceux-ci ont une âme, bien plus que  les graffitis lassant à force de banalité,  ou même que les Space invaders que j’ai pris pour des signes de hopis numériques, mais qu’une lectrice vient de m’aider à identifier. Et pour ne parler de tous les collages, affichages, enseignages tout à fait légaux de marques, sigles, logos, commerciaux, bancaires, administratifs, divertisseurs, politiques et policiers qui enlaidissent les villes contemporaines. Léo & Pipo n’ont pas encore la maîtrise somptueuse d’Ernest Pignon Ernest, mais quand même, viva !

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Après la critique de la ville musée, un peu d’explications historiques malgré tout : le Square d’Orléans a été construit  de 1830 à 1832 par l’architecte britannique Edward Crecy, sur un terrain acheté à Mademoiselle Mars, actrice mais également femme d’affaires. Soupçonnée d’avoir fait en son temps des pubs pour le Crédit lyonnais. A l’époque, l’ensemble comptait 46 appartements et des ateliers d’artistes. La liste des artistes, écrivains et autres people qui ont habité l’endroit ou qui sont venu rendre visite a de quoi donné le vertige aux paparazzi. Parmi les locataires, Alexandre Dumas, Frédéric Chopin, George Sand, Charles Baudelaire…Parmi les visiteurs Musset, Eugène Sue, Hugo, Vigny, Musset, Lamartine, Théophile Gautier, Lagarde et Michard, etc. Et bien entendu, Honoré de Balzac, qui était un ami de George Sand.

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Nous ne sommes pas invités et nous pensons bien ne pas pouvoir entrer : beau grillage en fer forgé, repértoire-concierge électronique des locataires,  dans lequel nous repérons le S.N.A.C., Syndicat national des auteurs compositeurs. Zut, nous ne sommes pas membres. Enfin, des riverains sortent et nous pénétrons le lieu, en touristes clandestins. Le square est composé de hauts bâtiments de pierre blanche, de trois cours intérieures reliées par des passages voûtés aux plafonds à caissons, dans un style d’inspiration londonienne.

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Dans la cour principale, de petits escaliers extérieurs permettent de descendre vers l’appartement du sous-sol, comme à Bloomsbury. La cour centrale est un « square » à l’anglaise dans le style de Regent’s Park. La fontaine est parait-il alimentée par l’eau du canal de l’Ourcq, mais nous sommes en janvier et elle est un peu tristounette, à sec.

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Bien entendu, des plaques de marbre commémorent Chopin et George Sand, qui ont connu là leurs belles amours et leurs cruelles disputes. Arièle Buteau les a encore racontées ce week-end sur France-Musique à l’occasion de la Folle journée de Nantes “autour de Chopin”, donc je n’y reviens pas, c’est déjà à la réécoute. Mais j’en profite pour  dire que la Folle journée de Nantes sur France-Musique, c’est comme Leo & Pipo, j’adore : exploration systématique d’un corpus de manière obsessionnelle, à la recherche de la complétude, jusqu’à plus soif, enthousiasme de la découverte jusqu’à une sorte d’ivresse chimérique dans l’exhaustivité. Et viva !

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Un jour, j’ai eu la faiblesse de laisser une jeune femme dont j’étais amoureux  traiter avec une remarque de mépris la musique de Chopin.  L’amour rend lâche : je n’ai pas pris la défense. Certes, les boursouflures orchestrales des concertos dans un CD offert à l’achat d’un stylo Mont Blanc labelisé “Chopin”, ça peut faire rire. Mais les Nocturnes par  Samson François, mais la Sonate par Pollini, mais le 3ème prélude adapté par Gainsbourg pour sa Jane B., la face B du 45 tours de Je t’aime moi non plus… Balzac : “Ce beau génie est moins un musicien qu’une âme qui se rend sensible et qui se communiquerait par toute espèce de musique, même par de simples accords“.

Enfin, tout le monde n’est pas obligé d’aimer Chopin. Tenez, à mon avis, au n°5, là où résidait George Sand, une petite fille prend gentiment soin d’informer ses voisins qu’elle va fêter ses onze ans en musique. Etant donné l’avertissement, j’imagine que cela ne  sera pas avec les Etudes ou les Impromptus. Le groupe de hard rock Balzac, peut-être ?

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En explorant le square, nous découvrons qu’il y a aussi dans les lieux un institut qui prétend former “aux métiers de la fonction publique, de la communication politique et du lobbying européen” Oui oui, il y a à Paris des jeunes gens dont le rêve n’est pas de passer leur vie dans les vieux hôtels de la rue de Grenelle occupés par de quelconques ministères nationaux, mais dont l’ambition est de conquérir le Berlaymont, ce palais rénové pour les nouveaux Tayllerand, les nouveaux Metternich, les princes de la directive. Et pour bien affirmer la vocation européenne de ces jeunes gens, ce sont bien évidemment des livres sur la France que la bibliothèque leur propose.

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Je ne sais si ce sont les chaudes discussions des étudiants de l’ISMaPP sur la constitution des cabinets des nouveaux commissaires européens (”Un prince d’Orange-Nassau chez Nelly Croes, c’est d’un chic !”), ou les effets du micro-climat romantique qui règne dans le Square d’Orléans, toujours est-il qu’en cette fin de mois de janvier, les forsythias sont déjà en fleurs. 

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Mais, sans hôtes, le lieu s’épuise. Leo & Pipo commencent à s’ennuyer. Il est temps d’aller manger quelques brochettes au Nagano, petit restaurant japonais tenu, comme il se doit, par des chinois, avant de monter vers la rue Chaptal, pour aller photographier au Musée romantique les meubles de l’appartement de George Sand et le fameux portrait de la dame où elle ressemble à Patti Smith. L’ensemble est plutôt sombre et je me dis que l’appartement de Roger et de Caroline, “tout y est en harmonie avec de jeunes idées, avec de bouillants désirs”, devait à côté de cela, avoir un côté un peu plus Ikea.

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Mais je ne puis vous quittez sans vous informer de la dernière plaisanterie de mon petit Dieu Hasard. Vous aurez noté que dans sa description citée de la rue Taitbout, Balzac évoque les maisons “dont les murs reluisaient de cette peinture d’un blanc de plomb que nos premières relations avec l’Angleterre mettaient à la mode”. Sur le trottoir, un artisan a abandonné son seau , son rouleau et son pinceau. Peut-être Jean-Luc Balzac, peintre décorateur, à Saint-Cyr sur Loire, dont le slogan est “Honorez votre logis”.

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