M. de Granville mène double ville – 1. La rue Vieille du Temple et ses alentours

LES CARNETS DE L’ANGE AVEUGLE – Le Paris de Balzac n’existe pas

3 février 2010

M. de Granville mène double ville – 1. La rue Vieille du Temple et ses alentours

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Le comte Roger de Granville, magistrat,  mène double ville. Une épouse dans un hôtel de la Vielle-Rue-du Temple. Une maîtresse qu’il installe assez loin de là, rue Taitbout. Le quartier alors “nouveaux riches”, en pleine effervescence, de la Chaussée d’Antin contre le Marais aux ruelles obscures, abandonné depuis longtemps par la haute aristocratie.

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Double ville car c’est dans le cadre d’une opposition entre deux rues, deux quartiers, que Balzac va inscrire les allers et retours du comte entre son épouse légitime et sa tendre protégée. Le roman s’appelle Une double famille.

Angélique Bontemps, l’épouse de Granville a le défaut d’être bigote, genre que l’on aurait tort de croire en voie de complète disparition. Elle refuse tout divertissement, sorties mondaines, décolletés, Opéra, pour se consacrer à ses manifestations de piété. Mon grand-père, qui savait de quoi il parlait, l’aurait appelé “une sainte”. Cette bigoterie va non seulement déterminer le choix de leur résidence avant de conduire à une impasse matrimoniale majeure :

Quand les deux époux y cherchèrent un appartement, Angélique employa l’influence que la lune de miel prête à toutes les femmes pour déterminer Granville à prendre un grand appartement situé au rez-de-chaussée d’un hôtel qui faisait le coin de la Vieille-Rue-du-Temple et de la rue Neuve-Saint-François. La principale raison de son choix fut que cette maison se trouvait à deux pas de la rue d’Orléans où il y avait une église, et voisine d’une petite chapelle, sise rue Saint-Louis“.

Ce dimanche, avec M., après avoir visité l’exposition Delpire & Cie à la Maison européenne de la photographie, nous  avons remonté la rue Vielle du Temple pour aller photographier cet hôtel de maître, qui existe toujours à l’angle de la rue Debelleyme, jadis rue Neuve-Saint-François. Anne-Marie Meininger, l’éditrice de La Pléiade, note que l’hôtel, classé pour sa façade, ses portes et un superbe escalier avait appartenu à François d’Epinay, seigneur de Saint-Luc, favori d’Henri III et que, depuis 1809, date très proche de l’intrigue, le propriétaire était le comte de Richebourg.

Je trouve plus de détails sur le site d’une agence de location, qui, flattant le sens historique de ses prospects, propose dans l’hôtel un  appartement de 66m2 : “1545, François d’Epinay seigneur de Saint Luc quitte la cours du Roi Henri III et s’installe dans un magnifique hôtel particulier au cœur du Marais où toute la noblesse se trouvait. 1597, Pierre d’Hozier généalogiste français et juge d’armes acquit ce bel endroit qu’il garda dans sa famille jusqu’en 1798. 2009, Imaginez vous ouvrant deux belles grandes portes rouges donnant sur une ancestrale cours pavée. Ce large appartement, entièrement refait, se trouve dans ce bel hôtel particulier témoin de l’histoire. L’ambiance est chaleureuse, l’espace confortable, la salle de bains et la cuisine à l’image de notre siècle. Une façon authentique d’appréhender Paris.

Squatteurs à la recherche de sites balzaciens pour poser vos matelas, ne vous laissez pas abuser : un appartement de 66m2 ne peut être celui de la famille Granville. Madame de Granville ayant reçu une lettre du Pape lui certifiant le principe du devoir conjugal (”Une femme est bien partout où le conduit son époux. Si elle commet des pêchés par son ordre, ce ne sera pas à elle d’en répondre un jour”), elle a bien dû accepter les assauts du comte Roger. Résultat, en huit ans, deux fils et deux filles. Donc un F2 à l’hôtel d’Epinay, c’était trop petit pour la famille Granville.

Malheureusement, il ne sous sera pas possible d’entrer dans l’hôtel pour admirer la cour. pavée et le superbe escalier.  Et puis zut, une camionnette est en train de décharger Rue Debelleyme et m’empêche de prendre une photo de l’angle de la rue, photo que j’aurais voulu digne, au moins, d’une agence immobilière. Mais c’est la vie, mon p’tit père ! Heureusement, passe un petit groupe, avec deux jolies chinoises, qui font toujours gracieux sur ce type de photo.

Côté de la rue Debelleyme, sur une pierre d’angle, est collée une curieuse mosaïque, dont le signe me rappelle les personnages  dévorants des premiers jeux d’arcade, tels qu’ils proliféraient à la fin des années 70, peut-être posée là par un sorcier hopi numérique qui aurait souhaité protéger l’âme de Madame de Granville des pêchés de son mari.

Plus loin, un vélo en ruine, utile pour l’archéologie du Paris pré-Velib.

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Toujours selon Anne-Marie Meininger, “l‘église de la rue d’Orléans était l’église Saint-Jean-Saint-François, située au coin de la rue du Perche (qui porte toujours ce nom) et de la rue d’Orléans (partie de l’actuelle rue Charlot).” Je m’interroge sur l’emploi de l’imparfait par Madame Meininger. L’église est toujours là, la preuve c’est que je l’ai photographiée. (Vous croyez encore à la preuve par la photographie, vous ?). J’ai beaucoup de respect pour Madame Meininger, mais comme j’ai déjà pris son érudition en flagrant délit d’imprécision à l‘occasion des tremblements de terre de Guadeloupe , je suis bien obligé de vérifier par moi-même. L’outil de recherche du site de l’Eglise catholique de Paris me propose de nombreux noms d’églises, de paroisses, des noms de curés, me propose de m’abonner au flux RSS du Cardinal Vingt-Trois, mais rien sur cette église Saint-Jean-Saint-François, au nom double comme la famille de Roger de Granville.

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Heureusement, sur e-bay, un vendeur de vielles cartes postales essaye d’en placer une avec la photographie en noir et blanc de cette église. Par respect pour les droits de ce vendeur qui a pris la peine de scanner la carte postale (ce qui est considéré comme acte de création,  donc protégé par la loi de protection de la propriété intellectuelle, vous savez, scanner, c’est un art), je ne puis la reproduire ici. Enfin, je puis vous assurer, c’est bien cette église-là, prise à peu du même endroit que mon propre cliché.

Finalement, c’est sur le site Athéisme.fr que je trouve l’histoire de cette église. Heureusement qu’il y a des athées pour nous raconter l’histoire des églises de Paris ! Histoire très intéressante d’ailleurs, car liée à une pratique médiévale de célébration du “miracle de l’hostie”, le sang du Saint-Sacrement ayant, parait-il, jailli d’une hostie profanée par un juif. Le miracle n’a pas été photographie, donc je ne puis attester de son authenticité, mais je vous renvoie au site cité pour les détails et ne lui emprunte que les détails relatifs à l’église que fréquentait Madame de Granville.

“Nous l’avons dit, le prétendu “miracle de l’hostie” était également célébré dans l’église Saint-Jean-Saint-François, sis rue Charlot n°6 (angle de la rue Charlot et de la rue de Perche), dans le 3e arrondissement. Il est d’ailleurs dit que, dans les années 1970, cet événement était encore commémoré, trois fois par an, tant dans l’église Saint-Jean-Saint-François que dans la chapelle de l’école de la rue des Archives… Un couvent de Capucins sera construit à l’emplacement de l’actuelle Cathédrale Sainte-Croix des Arméniens (ex-église paroissiale Saint-François-d’Assise, ex-église Saint-Jean-Saint-François) entre 1695 et 1704. Sa chapelle, par contre, ne sera terminée qu’en 1715. Le couvent sera supprimé et loti à la Révolution, mais la chapelle, elle, devait subsister. En 1791, ladite chapelle devint l’église paroissiale Saint-François-d’Assise. C’est là, dit-on, que l’on trouvera les ornements sacerdotaux demandés par Louis XVI juste avant son exécution. Ces ornements, qui serviront à l’abbé Edgeworth de Firmont, lors de la dernière messe que Louis XVI entendit au Temple, se trouvent (?) dans la sacristie. Fermée en 1793, l’église sera mise en vente et achetée par la ville en 1798. Elle sera finalement rouverte en 1803 (Concordat) sous le nom de Saint-Jean-Saint-François, le nom de Saint-Jean se référant à l’église Saint-Jean-en-Grève, détruite, comme nous l’avons déjà dit, en 1791, et dont le clergé assumera désormais l’administration de Saint-Jean-Saint-François. En outre, en 1828, lors de la reconstruction du choeur, on y transporta les boiseries revêtues d’or datant du 18ème siècle et provenant de l’ancienne église des Billettes. L’église Saint-Jean-Saint-François fut fermée en 1965, puis rouverte cinq années plus tard et affectée par la Ville de Paris, propriétaire des lieux, à l’Eglise arménienne, et rebaptisée Cathédrale Sainte-Croix des Arméniens.”

Evidemment, Madame Meininger ne pouvait pas alourdir la note 4 de la page 1241 avec autant de détails, mais enfin, l’église existe toujours bel et bien. Sa façade a même un petit charme florentin. Par ailleurs, Balzac et ses lecteurs devaient bien connaître son histoire, liée à l’exécution de Louis XVI et rouverte trois ans avant le mariage des Granville, en 1806. Toute provinciale qu’elle était, Madame de Granville était donc assez up-to-date dans le choix de sa paroisse. Une branchée de bénitiers, en somme. C’est là un trait de caractère important, que je me permets de signaler aux lycéens qui souhaiteraient enrichir d’une  information originale leur commentaire de lecture obligée.

Quant à la petite chapelle, sise rue Saint-Louis-au-Marais, Madame Meininger nous indique qu’elle a été démolie en 1826 et qu’on a construit à sa place l’église Saint-Denis-du-Saint-Sacrement, située à l’angle de la rue de Turenne et de la rue Saint-Claude. J’ai déjà signalé que je suis un familier de la ligne de bus 96. Je connais donc bien la façade de cette église, qui, à vrai dire, m’intrigue peu. Par contre, il y a plusieurs années que je m’interroge sur le nom du Café Le diplomate. qui occupe l’autre coin. Nous ne sommes pas ici dans le quartier des ambassades et le Quai d’Orsay est assez loin.  Est-ce parce que le tenanciers du lieu a soin de maintenir d’aussi bonnes relations avec les épouses fréquentant l’église qu’avec leurs maris qui les attendent en dégustant leur kyr du dimanche matin ?

Toujours est-il que mon petit dieu Hasard n’oublie pas que je suis là pour illustrer le thème du double. Juste en face de l’église, alors que M. commence à s’impatienter de ne pas me voir traverser la rue de Turenne, je prends cette dernière photo en vitesse.

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Je termine la première partie de ce billet double sur un cliffhanger. Mais, en attendant de découvrir la rue Taitbout, rappelez-vous que la vie de Roger de Granville va pivoter rue du Tourniquet Saint-Jean.

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