“La Comédie humaine” et mon hypodontie douloureuse

LES CARNETS DE L’ANGE AVEUGLE – Le Paris de Balzac n’existe pas

31 janvier 2010

“La Comédie humaine” et mon hypodontie douloureuse

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Je garde une dent contre un juriste hollandais,  grand spécialiste du droit européen de la liberté d’expression, qui m’affirma un jour qu’il ne fallait acheter un livre que si on était sûr d’avoir le temps de le lire. Le principe est certes de saine économie domestique, mais il me rappelle trop la blague éculée du G.I. américain qui n’a pas besoin qu’on lui prête un livre, puisqu’il en a déjà un.

J’ai repensé à cette affirmation hier, lorsque je me suis offert les trois volumes de “La Comédie humaine”, (les tomes VI, VIII et IX) qui manquaient à ma bibliothèque pour disposer de l’oeuvre complète, qui, dans “La Pléiade”, fait douze volumes, sans compter ceux consacrés aux “Oeuvres diverses” et à la correspondance de Balzac. Je ne suis évidemment pas sûr d’avoir le temps de les lire tous les trois et, d’ailleurs, je suis loin d’avoir fini la lecture des volumes que je possédais déjà. Mais enfin, je ne compte pas me faire renverser demain par un tramway d’Amsterdam. Acheter un livre est toujours poser un défi à la mort ; le lire aussi d’ailleurs, mais de manière plus risquée.

Je dois dire – je m’en suis souvenu hier – que mon projet de lire (ou, à tout le moins de posséder) toute “La Comédie humaine” remonte à un épisode mémorable de mon adolescence.

Vers l’âge de quinze ans, le dentiste de ma banlieue me découvrit une quatrième molaire à la gauche de la mâchoire inférieure. Mon père, biologiste féru de génétique, se moquait de cette dent de “super-sagesse” et me disait que j’étais un monstre. Le traitement de cette hypodontie à la mâchoire inférieure me contraint à plusieurs visites chez ce dentiste, qui montrait pour l’arracher l’enthousiasme d’un bibliophile qui vient de repérer l’opportunité d’ajouter à sa collection une préfaçon belge des Illusions perdues.

Le caractère pénible de l’opération d’extraction fut compensé par deux plaisirs dont je garde un très vif souvenir. D’une part, le dentiste – homme au crâne chauve, assez terrifiant – avait une assistante, très blonde, très douce, qui me passait des petits gobelets en plastique remplis d’eau fraîche, et qui déclara avec un sourire de déesse qu’il ne fallait pas m’enlever cette quatrième molaire, qu’elle me donnait beaucoup de charme. Je garde un souvenir très précis de cela, car c’était  bien la première fois qu’une jeune femme, belle de surcroît, me parlait de mon charme.

L’autre plaisir inoubliable venait du mur droit du cabinet du dentiste, celui que je voyais lorsqu’il me forçait à tourner la tête pour m’ouvrir toute grande la mâchoire, moment où le sourire de la blonde assistante au sourire de déesse sortait inévitablement de mon champ de vision. Ce mur était orné par des rayons de bibliothèque sur lesquels s’alignaient les volumes de “La Comédie humaine”, sous reliure en simili d’un rouge éclatant et dont les titres brillaient en lettres d’or.

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C’est dans la souffrance, et en particulier la souffrance que l’éprouve chez un dentiste, que les désirs dont l’assouvissement est impossible se révèlent les plus intenses. Le désir d’embrasser la douce assistante blonde et celui, alternatif et complémentaire, de lire l’ensemble de “La Comédie humaine” sont ainsi restés intensément unis dans la mémoire de mon inconscient et je m’étonne à présent que leur association ne me soit apparue clairement que dans la journée d’hier, juste après l’achat des trois volumes manquant.

Je me demande bien ce qu’un dentiste peut trouver d’intéressant dans Balzac, au point d’en stocker l’oeuvre intégrale dans son cabinet. Notez que Balzac parle peu des dentistes, mais les évoque ici et là, en biais. Ainsi pour qualifier la peur de César Birotteau, ruiné, montant chez son oncle Pilleraut en vue de lui demander son aide :

“Néanmoins, en arrivant à la porte, il ressentit cette intime défaillance que tout enfant a éprouvée en entrant chez un dentiste; mais ce défaut de coeur embrassait la vie dans son entier, au lieu d’embrasser une douleur passagère.”

“Embrasser une douleur passagère” !

Il y aurait par contre une étude à faire sur la manière dont Balzac décrit les lèvres et les dents de ses personnages. Bien sûr les belles héroïnes ont assez systématiquement des dents “brillantes”, “éclatantes”, “vierges” même chez la belle Ginevra di Piombo, l’héroïne de La Vendetta. Ainsi, dans Les Chouans, Mademoiselle de Verneuil : “Elle entra en souriant avec cette aménité naturelle aux femmes qui peuvent montrer, dans une bouche rose, des dents bien rangées aussi transparentes que la porcelaine, et sur leurs joues, deux fossettes aussi fraîches que celles d’un enfant“. Par la qualité de leur dentition, les demi-mondaines peuvent faire illusion et se poser en concurrentes des aristocrates. Ainsi, dans La fausse maîtresse, Malaga, la danseuse du Cirque des Champs-Elysées qui séduit le comte polonais Paz : “D’une santé vraiment insolente, ses dents sont trente-deux perles d’un orient délicieux et enchâssées dans un corail.” Comme la forme d’un nez, l’éclat des cheveux ou l’ampleur des oreilles, les défauts des dents peuvent révéler un trait de caractère. Il en est ainsi chez Jacqueline Collin, dite Asie, l’entremetteuse de Splendeurs et misères des courtisanes : “Asie semblait avoir peur d’épouvanter son monde. Les lèvres, d’un bleu pale, laissaient passer des dents d’une blancheur éblouissante, mais entre-croisées. L’expression générale de cette physionomie animale était la lâcheté.”

Enfin, je ne pense pas que c’est la physiognomonie balzacienne qui a poussé mon dentiste à installer dans son cabinet l’intégrale de “La Comédie humaine” en reliure simili rouge. Peut-être, extraite d’Un prince de la bohème, cette histoire de la brosse à dents que le comte Charles-Edouard de Paléfrine, reproche, dans une lettre décisive à sa maîtresse, Mademoiselle Chocardelle, dite Antonia, de lui avoir subtilisée. 

« Votre conduite m’étonne autant qu’elle m’afflige. Non contente de me déchirer le coeur par vos dédains, vous avez l’indélicatesse de me retenir une brosse à dents, que mes moyens ne me permettent pas de remplacer, mes propriétés étant grevées d’hypothèques au delà de leur valeur. Adieu, trop belle et trop ingrate amie! Puissions-nous nous revoir dans un monde meilleur! CHARLES-EDOUARD. » 

La mention de la brosse à dans dans la lettre fit la bonne fortune de la dame, ce dont Charles Edouard se souviendra dans Esquisse d’homme d’affaire d’après nature :

“Dans ce temps-là Maxime, déjà mûr, eut l’un de ces caprices particuliers aux quinquagénaires… — Antonia! s’écria la Palférine. Cette Antonia dont la fortune a été faite par une lettre où je lui réclamais une brosse à dents! — Son vrai nom est Chocardelle, dit Malaga que ce nom prétentieux importunait. — C’est cela, reprit Desroches. — Maxime n’a commis que cette faute-là dans toute sa vie; mais, que voulez-vous?… le Vice n’est pas parfait! dit Bixiou.” 

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A l’époque, une bonne fée familiale prenait soin de me pourvoir en brosses à dents, mais je n’avais pas le sou pour m’acheter des Balzac. Dans une bibliothèque familiale pourtant bien fournie, je ne trouvais que Les Chouans, en édition “Le livre de poche”, collection qui ne s’était pas encore fait supplanter par les “Folios” de Gallimard. C’est d’ailleurs dans cette collection que j’ai lu mes premiers Balzac, notant sur la page de faux titre la date de l’achat et dans le coin supérieur gauche de la deuxième de couverture la date à laquelle se déroulait l’action. Mon ambition était dès lors de lire l’ensemble non dans l’ordre de l’édition Furne (j’en ignorais l’existence), mais dans le supposé ordre chronologique des récits. Je pense bien que cela doit être l’impossibilité d’identifier a priori cette chronologie qui m’a empêché de réaliser ce projet. Je puis néanmoins vérifier aujourd’hui que La Cousine Bette est entrée dans ma bibliothèque le 1er avril 1971, mais il va falloir que je vérifie pourquoi je l’ai marquée de cette date de 1847, très tardive dans la chronologie de “La Comédie humaine”. 

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En effet quelques décennies plus tard, je n’ai plus d’excuses : je viens enfin de trouver une joli tableau de la chronologie, du “temps relatif” de l’ensemble du cycle. Il se trouve ici, sur un site un peu scolaire consacré à “La Comédie humaine”, mais qui contient des curiosités qui divertiront ceux qui trouvent aux gadgets technologiques et aux relevés systématiques plus d’attrait que dans les romans mêmes. Par exemple, pour chaque roman, une Google map indiquant les différentes villes où se déroule l’action, un répertoire interactif permettant de retrouver les réapparitions des personnages (moins précis cependant que les 700 et quelques pages des personnages dans le volume XII de La Pléiade), des statistiques sur le nombre de fois qu’est citée telle ou telle ville ,… Mais cette chronologie m’est d’emblée suspecte : elle se limite au XIXème siècle. Pourquoi oublier Catherine de Médicis et Les Chouans, qui font bien partie de l’ensemble? 

Il faudra encore que je vous raconte comment, quelques années plus tard, je devais retrouver, dans un autre contexte, une autre version de l’édition complète de “La Comédie humaine”, reliée en simili rouge.  Mais il se fait tard, j’y reviendrai une autre fois, à l’occasion de mes souvenirs de Touraine.

Ah oui, j’oubliais. M. m’a demandé de lui rappeler qu’elle doit demain prendre rendez-vous avec son dentiste.

 

Commentaires

  1. Réflexion faite, 1847 est la date de publication de “La Cousine Bette”, non la date supposée du récit. J’envisageais donc à l’époque une lecture en suivant la chronologie de publication.

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