Le luxe, le sang, la boue et les mégots

LES CARNETS DE L’ANGE AVEUGLE – Le Paris de Balzac n’existe pas

21 janvier 2010

Le luxe, le sang, la boue et les mégots

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Le plaisir tout personnel que je trouve à composer ce carnet tient au simple fait que suivre à la trace les personnages de la Comédie humaine m’amène dans des quartiers que mes tropismes naturels me laissaient ignorer. La lecture de La bourse, roman négligé du cycle des Scènes de la vie privée, m’amena il y a quelques semaines dans un quartier  dont la saleté des voies urbaines est endémique, Balzac va en témoigner dans un instant, ainsi que mes propres observations. Pourtant, dans ce quartier, l’on imagine pouvoir croiser le personnel du Palais présidentiel, les lobbyistes  de la grande distribution, installés Rue Royale, les bourgeoises et affairées clientes d’un traiteur fameux ou encore  les blondes attachées de presse travaillant pour une agence de communication dont la pétillante directrice, qui dispose de quelque parentelle significative dans les institutions, organise de ses doigts de fée les événements mondains de ce que la presse économique appelle l’”industrie du luxe”, producteurs de spiriteux prestigieux, de grands crus de Bourgogne, bijoutiers incisifs, parfumiers délicats, bien qu’industriels, palaces parisiens et hôtels  de la Riviera, entreprises de haute couture aux défilés gracieux. et même grands musées nationaux en plein déploiement dans les Emirats. Ah, quel nouveau Balzac, affranchi de la superficialité de  la presse mondaine et de la sécheresse de la presse financières, mais suffisamment nourri par elles pour écrire en connaissance de cause, nous décrira ce qu’est devenu le quartier de l’Elysée-Madeleine depuis que César Birotteau y fit ses investissements désastreux ?

Résumons. En 1815, le  héros de La bourse, Hippolyte Schinner, petit fils d’un fermier alsacien, est déjà un peintre reconnu. Il habite rue des Champs-Elysées, anciennement rue de la Petite-Morue, qu’il ne faut pas confondre avec l’Avenue du même nom. Cette rue des Champs-Elysées fut d’ailleurs, en 1865, rebaptisée rue Boissy d’Anglas, probablement pour mettre fin à une confusion pénible pour les coursiers et les visiteurs étrangers.

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Je ne m’attarderai pas longtemps sur la carrière politique de M. François-Antoine de Boissy d’Anglas (1756-1828),  mais comme son nom connote les lieux, je pense utile de le présenter à mes belles lectrices : grand bourgeois protestant,  c’est un second couteau de la Révolution française, où il joue néanmoins un beau rôle, notamment en tant qu’auteur de la Constitution de l’An III. Il fut un “homme de principes”, mais, qui, à l’égal de Tayllerand, arriva à traverser sans être inquiété tous les régimes, de 1789 à la seconde Restauration. : “libéral sans être extrémiste, un peu thermidorien, fructidorisé, rallié à l’Empire, et à nouveau opposant libéral aux rois restaurés”. Dans Ursule Miroüet, Balzac nous dit que pour s’imaginer le visage du Docteur Minoret il faut s’en référer à celui de Boissy d’Anglas ; en conséquence de quoi, je vous épingle ici son portrait par François-Séraphin Delpech. Une telle rigueur documentaire me paraît indispensable pour éviter que de jeunes lycéens n’aillent s’imaginer que le Docteur Minoret ressemblait à un ancien Premier Ministre, tel que mis en marionnetté dans les Guignols de l’Info.

Les historiens reconnaissent de la dignité à Boissy d’Anglas pour s’être recueilli, alors qu’il était Président de la Convention, devant la tête de son collègue Féraud, que des ouvriers affamés, venus du faubourg Saint-Antoine, venaient de décapiter quasi sous ses yeux. et brandissaient sur une pique Comme je soupçonne les habitués du quartier d’avoir oublié cet épisode  terrible du 1er Prairial de l’An III, lequel montre comment le petit peuple  parisien peut être féroce lorsqu’il a faim, je reprends ici le tableau qu’en fit Alexandre-Evariste Fragonard, fils du délicat Jean-Honoré.

Voilà pour le sang.

Venant de la Rue Royale, vous pouvez accéder à la rue Boissy d’Anglas en traversant le Village royal, enkitché  pour l’heure de sapins rouges qu’aiment photographier touristes japonais et familles venues de province en vue de colorier le blog qui témoignera de leur passage dans la capitale. Je ne tarde pas à identifier l’immeuble, dont je pourrai décréter, non sans arbitraire, qu’il était celui où habitait Hippolyte Schinner.

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Bigre, la concierge n’a pas l’air commode !

Je me rendis vite compte qu’il règne dans cette rue une ambiance un peu particulière. Des barrières Nadar, des policiers en uniforme, qui plaisantent avec des hommes aux lourds paletots, probablement des agents en civil…Le Palais du Président est  encore loin, pourtant. Ah oui! Je comprends. L’Ambassade des Etats-Unis est là au bout de la rue, vers la Place de la Concorde.

Et quel est donc cet immeuble dont les fenêtres sont masquées par des sortes de montgolfières orange, fendues en deux, alors que le pignon est orné en son sommet d’un cavalier sur cheval blanc, en uniforme prussien XVIIIème, façon Baron de Münchausen, brandissant deux étendards du même orange flamboyant ?

Il suffit d’un regard pour comprendre qu’il s’agit du magasin principal d’Hermès International, en grande beauté pour la période des fêtes.

J’ai toujours eu un faible pour Hermès, dieu de la communication, mais sur Hermès International, je dois me documenter.

Protestant allemand, arrivé à Paris en 1837, Thierry Hermes, le fondateur de la maison, aurait pu être un personnage de la Comédie humaine. Il ouvre, à deux pas d’ici, rue Basse-du-Rempart, aujourd’hui absorbée dans l’Avenue de la Madeleine, son premier magasin de bourrelerie et de sellerie.  Je ne sais pas quand il inséra un accent grave dans son nom, question sans doute de diviniser la marque auprès des estafettes, vedettes et autres adeptes du dieu de la messagerie. Petit à côté : à propos de selles, j’ai constaté cette semaine que les vélos des facteurs cyclistes de la Poste en  sont dotés de marque Proust. Cela ne s’invente pas : notre négligent Honoré n’a pas du répondre correctement à l’appel d’offre. Des selles et des harnais, la maison Hermès passe aux articles de cuir élégants pour cavaliers et cavalières et voilà comment on en arrive aux sacs à main, et, cela se conçoit, des sacs à main on se diversifie intelligement dans les foulards et autres colifichets. N’étant pas spécialiste de l’histoire des grandes maisons du luxe français, je vous renvoie au très intéressant article “La maison Hermès, du dernier siècle du cheval au siècle de l’automobile. Une histoire sociale de la consommation urbaine à l’époque contemporaine” que Jean-Pierre Blay a publié dans la Revue d’Histoire urbaine.

Le port du foulard peut être un moyen d’afficher sa religion, celle du luxe et de la distinction sociale, par exemple.

La rue Boissy d’Anglas compte bien d’autres charmes, telle la boutique Daniela in Love, où Daniela Benhamou, une ancienne manequin, “propose les plus grandes marques de luxe dans un cadre type boudoir art déco” (je cite) “Outre son “background” et cette adresse stratégique (le Buddha Bar est juste en face) c’est en fidélisant une clientèle parisienne, mais aussi étrangère (avec notamment la réception de célébrités en toute discrétion) que sa boutique, Daniela in Love se hisse en tête des adresses de lingerie les plus prisées de Paris et d’Europe.”  Personnellement, je préfère les boudoirs Art nouveau et le passé professionnel à ce tapageur “background”, mais soit.

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Les vitrines dans cette rue de luxe, que les touristes ignorent, sont superbes. Il faudra un jour consacrer un traité au style récupération du surréalisme, qui fait souvent le charme des devantures parisiennes grand chic.

Après tant de distinction et d’érudition déployées, revenons-en à la saleté notoire du quartier, que je n’ai pas encore détaillée. D’Hippolyte Schinner, Balzac écrit : “il avait installé son atelier dans les combles de cette maison, sise à l’endroit le plus obscur, partant le plus boueux, de la rue de Surène, presque devant l’église de la Madeleine, à deux pas de son appartement, qui se trouvait rue des Champs-Elysées”.

Voici donc, photographié à la tombée du jour, ce lieu réputé le plus boueux.

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J’ai pris soin de cadrer l’arbre, et non le trottoir. A vrai dire, je n’y ai point trouvé trace de boue. Mais, comme je suis un observateur inexpérimenté et de culture livresque, j’ai poursuivi mon enquête. Le quartier, en effet, est sale.

C’est bien ce qui ressort de témoins privilégiés, les participants de la réunion du Conseil de quartier Elysée-Madeleine du 18 novembre 2008. Cette réunion a mis en évidence des problèmes d’une gravité telle que le procès-verbal de la réunion a mérité de se  retrouver sur le réseau mondial, pour que nul n’en ignore l’ampleur. Je cite, au point 3 (”Questions diverses”) de l’ordre du jour  :

Il est constaté de nombreux mégots de cigarettes sur les trottoirs. Constitution d’un groupe de travail sur le sujet à composer”.

J’ai bien cherché sur le site du Conseil de quartier : celui-ci ne s’est plus réuni depuis le 18 novembre 2008. J’en conclu que le groupe de travail n’a pas encore remis son rapport sur le sujet à composer et que le problème reste lancinant, malgré la hausse du prix du tabac. A la décharge du Comité, je dirais qu’il s’est mobilisé  depuis sur un problème bien plus grave : celui de l’installation d’une sanisette Decaux à l’angle de la rue Tronchet et de la rue Vignon, la rue Vignon étant dorénavant cachée par ce mobilier urbain. C’est là une nouvelle terrible qui m’amène à manifester toute ma sympathie et ma solidarité de photographe-archéologue avec le Comité. Car la rue Tronchet et le terme mobilier se trouvent déjà associés dans Esquisse d’homme d’affaire d’après nature : “Maxime voulut faire porter immédiatement tout le mobilier dans un appartement loué au nom de madame Ida Bonamy, rue Tronchet, dans une maison neuve.”

Comment pourrais-je partager l’élan amoureux de Maxime de Trailles pour Madame Bonamy si celle-ci loge dans une rue dont l’un des angles est défiguré par une sanisette Decaux ?

La boue de la rue de Surène, en tout cas, n’empêcha pas Hyppolite Schinner, de tomber amoureux, non sans quelques tourments et suspicions, d’Adelaïde de Rouville, dont le visage “appartenait, pour ainsi dire, au type fin et délicat de l’école de Prudhon, et possédait aussi cette poésie que Girodet donnait à ses figures fantastiques”.

Pierre Assouline, dans un billet récent (“Les lecteurs de Proust ont-ils besoin de sortir accompagnés ?”), a critiqué les livres de la collection “Le musée imaginaire de…”, compagnons de lecture qui donnent à voir les toiles évoquées par les grands écrivains. Je partage son agacement quant aux approches trop positivistes de la littérature, qui, à trop documenter, brisent l’élan imaginatif du lecteur. Mais avouez, cher Assouline, qu’il est quand même bien agréable pour le lecteur et les lectrices de comprendre les références du texte qu’ils lisent, d’entrer plus avant dans l’univers visuel que leur propose l’auteur.  Je ne suis pas arrivé à trouver au Louvre Les guerriers français reçus par Ossian de Girodet, mais, pour m’enamouracher d’Adelaïde de Rouville, j’ai été bien aise de trouver L’enlèvement de Psyché de Prudhon, auquel je n’avais jusque là prêté que peu d’attention et dont je vous offre ici un détail, bien entendu photographié par mes soins.

Soucieux de découvrir plus avant l’univers local d’Hippolyte, je me suis enfoncé dans la rue de Surène, assez sombre , mais pour mieux  découvrir un autre immeuble de la maison Hermès, transparent comme le rapport financier d’une société anonyme.

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A propos de rapport financier, le roman La bourse n’a rien à voir avec le Palais Brongniart, ni avec le CAC40 mais avec la bourse  de cuir dans laquelle Hippolyte conservait ses quelques louis et qu’il cru un moment volée par sa bien-aimée. Mais il ne s’agissait là que d’un malentendu : la nouvelle bourse que lui offre Mademoiselle de Rourville “était brodée en perles d’or. Les coulants, les glands, tout attestait le bon goût d’Adelaïde, qui sans doute avait épuisé son pécule aux ornements de ce charmant ouvrage”.

Une bourse brodée en perles d’or, dite “Bourse Adélaïde”, ne serait-ce pas un bel objet, d’un charme surrané, à retrouver, pour les provinciaux délicats, sur le catalogue en ligne de produits de luxe, dont la communication est assurée par la pétillante,  souveraine et riveraine belle-soeur du Président de la République.

Conversation à la table de famille : “Attention à la pique Féraud, frérot.”

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Commentaires

  1. Balzac était imparable pour décrire des personnages dont la médiocrité serait restée sans faille s’il n’avait su les décrire avec génie…
    Mais que vos textes sont longs : habitués au short, j’ai calé, malgré votre style très ratatouillant…
  2. C’est long peut être mais toujours aussi bon…
    et plein d’ironie. Je me suis régalé avec le grave problème sanisette-mégots !
    Je vous relis toujours avec beaucoup de plaisir,
    a +
  3. Ce n’est pas long. C’est à savourer, et toujours aussi délicieux.
    Je suis cette saga Balzacienne qui dépasse les frontières de Balzac pour investir les contrées actuelles dignes d’un Balzac moderne. Où est il ?Cette fois ma preference va à : “Comment pourrais-je partager l’élan amoureux de Maxime de Trailles pour Madame Bonamy si celle-ci loge dans une rue dont l’un des angles est défiguré par une sanisette Decaux ?”
    c’est trop drôle !
    Bravo ! continuez…
  4. Merci pour vos commentaires. Oui, j’aime une certaine longueur qui va à contre-temps des brèves pensées profondes de la civilisation SMS et Twitter.J’ai oublié de mentionner que le portrait de Boissy d’Anglas se trouve sur le site de l’Académie de Russie, le tableau de Fragonard fils sur le site du Ministère de la Culture et le portrait de Thierry Hermes (dont j’ignore le nom de l’auteur) sur le blog J’adore Fashion http://jadorefashionblog.files.wordpress.com/Ce n’est que par magie électronique que ces images sont visibles sur le présent blog.
  5. De l’ ironie et une érudition abondantes …
    En bon promeneur je tourne partout et me promene dans votre site où je découvre un Paris de Balzac qui finalement existe en contradiction avec votre affirmation et zut , j’étais si distrait cet après midi en promenade que j’ai glissé sur un des mégots et me suis maladroitement cogné contre la fameuse sanisette Decaux ! à mettre au procès verbal?
    j’attends la suite…avec tous mes encoragements
  6. Merci de votre commentaire. Le sous-titres “Le Paris de Balzac n’existe pas” est évidemment provocateur, mais il a sa part de vérité. J’ai voulu éviter “Le Paris de Balzac n’existe plus”, qui aurait eu un côté nostalgique, style “Amis du Vieux Paris”, qui aurait donné un aspect passéiste au projet, qui vous l’aurez compris, ne correspond pas à mon propos. Disons que “Le Paris de Balzac existe” si l’on n’est point aveuglé…J’y reviendrai.

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