A l’Opéra

LES CARNETS DE L’ANGE AVEUGLE – Le Paris de Balzac n’existe pas

30 décembre 2009

A l’Opéra

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L’Opéra est omniprésent dans la Comédie humaine. Chez Stendhal aussi, d’ailleurs. Mais Stendhal nous parle de ses émois musicaux, qui font duos avec ses émotions amoureuses. Pour Balzac, l’Opéra, c’est le centre de la vie aristocratique, la scène idéale de la représentation sociale. Pour le jeune lecteur des banlieues, dont je faisais partie, l’Opéra balzacien fait peur : il est le lieu inaccessible, non seulement parce que le prix des places est prohibitif, mais parce qu’il est l’endroit où l’on n’aimera pas exposer sa gaucherie aux moqueries des observateurs. Mais, parce qu’il est terrorisant, l’Opéra de Balzac, comme le sexe mystérieux, engendre le désir.

Ce constat, j’en conviens, est trivial comme une publicité dans le métro.

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Il n’est pas certain qu’en cette fin décembre 2009, tous les passants affairés  marchant à grands pas dans le froid de la Place de l’Opéra pour rejoindre le Boulevard Hausmann ou la Chausée d’Antin, aient remarqué ce jeune homme endormi sur une grille de métro, sur la droite du Palais Garnier. Une cage portable, un chien en éveil, un châton, endormi sous la main comme une besoin inassouvi de tendresse. Personne ne s’attarde. Le SAMU social est là pour eux, n’est-ce pas ? J’hésite un instant, puis je prends la photo, malgré tout. Cela ne l’aidera pas,  lui qui paraît encore un enfant, mais cela servira peut-être l’intégrité de mon projet.

Jeune vagabond. Place de l'Opéra (décembre 2009). Photo André Lange-Médart.
Jeune vagabond. Place de l’Opéra (décembre 2009).
Photo André Lange-Médart.

Au début de La Vendetta, Balzac observe la sollicitude des passants de la rue de Rivoli pour trois étrangers aux vêtements délabrés. “Plus d’un passant se sentait ému au seul aspect de ce groupe dont les personnages ne faisaient aucun effort pour cacher un désespoir aussi profond que l’expression en était simple; mais la source de cette fugitive obligeance qui distingue les Parisiens se tarissait promptement”. Fugitive obligeance…Les Parisiens étaient-ils plus humains sous le Premier Empire ? Allons, mieux vaut tourner la tête vers le ciel, là où Orphée dresse sa lyre.

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Evidemment, les puristes me feront remarquer que Balzac n’a pas connu le Palais Garnier. Mais qu’importe ? En venant voir, ce 30 décembre 2009, la dernière représentation du Protée de Rameau, je retrouve bien cet enjeu de la représentation sociale ci-devant évoqué.

Tenez, Balzac évoquait la division des prêtres, directeurs de conscience des dames de la haute, entre ceux qui acceptaient l’Opéra et ceux qui en interdisait la fréquentation. Dans Une étude de femme, la marquise de Listomère, auprès de laquelle Eugène de Rastignac commet un lapsus épistolaire, a de la chance : “son directeur lui permet d’allier le profane et le sacré”.  Elégance de la robe noire…

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Est-ce ma candeur de provincial ou la période de l’année – les Parisiens fuyent leur ville envahie par les touristes – toujours est-il que je ne perçois pas vraiment ce soir la cruauté des regards si prégnante dans le public de l’Opéra balzacien. Au fond, le constat est paradoxalement triste : le public de l’Opéra est devenu anonyme, indifférent, plutôt que tolérant, vis-à-vis de ses voisins. L’un montre du doigt le plafond de Chagall, l’autre prend tranquillement des photos. Personne ne dérange. Même l’entracte est plein de tendresse.

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Enfin, suivons Stendhal plutôt que Balzac. Parlons musique et non public. Le Platée de Rameau dans la production de Laurent Pelly et sous la direction musicale de Marc Minkowski est une pure merveille.

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La rencontre du sacré et du profane, c’est bien de cela qu’il s’agit, puisque le sujet en est le mariage (parodique, cela va sans dire) de Jupiter avec Platée, reine des grenouilles. Rameau (dont il faudrait maudire le neveu et Diderot pour l’avoir rendu antipathique pendant près de deux siècles) se moque à la fois de l’opéra français, de l’opéra italien, de lui-même et malgré tout nous offre beaucoup de belle harmonie.

La mise en scène de Pelly est inventive et drôle, oscille entre le burlesque et le sublime. Les artifices baroques et post-modernes s’y mêlent avec intelligence et les chorégraphies de Laura Scozzi démontrent l’incroyable modernité de la musique de l’oncle. (En matière de culture, les événements récents portent à croire que les oncles valent mieux que les neveux).

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Minkowski, dont j’avais allègrement repiqué les interprétations dans ma  Salade Diderot, est jovial à souhait et les chanteurs tous parfaits. Jean-Paul Fouchécourt, se tire à merveille du rôle, pourtant bien ingrat, de la reine des grenouilles, pathétique dans son illusion, mais la reine de la soirée, tout le monde en conviendra, est Mireille Delunsch, majestueuse et cocasse dans le rôle de la Folie. Je ne sais trop si l’extrait suivant, trouvé sur Youtube, est légal ou non. Les choses ne sont pas très claires en ce qui concerne Youtube, qui mêle sans vergogne vidéos autorisées et extraits piratés. Mais comme Youtube se targue de retirer les vidéos non autorisées sur demande des ayants-droit, il semble que la doctrine soit devenue “Ce dont le retrait n’a pas été demandé est autorisé”. Alors,… “Honneur, honneur, honneur à la Folie”.

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